
L'idée reçue veut que les applications aient créé la fatigue de la rencontre. Une autre lecture est possible : elles ont hérité d'un travail de tri que le village, la famille et le groupe faisaient autrefois, et qu'aucune institution ne prend plus en charge.
Le récit dominant tient en une phrase : les applications ont abîmé la rencontre. Elles auraient transformé des personnes en fiches, encouragé la consommation des relations, habitué à jeter avant d'avoir regardé.
Ce récit a l'avantage de désigner un coupable identifiable. Et le défaut de ne pas résister longtemps à l'examen.
La fatigue de la rencontre ne date pas de 2012. Ce qui date de 2012, c'est un outil qui a rendu ce travail visible, quantifiable et solitaire.
La proposition défendue ici est plus dérangeante. Les applications n'ont pas inventé le tri, elles ont hérité d'un travail que plus personne d'autre ne faisait.
Avant les plateformes, personne ne rencontrait des inconnus au hasard. Le tri existait, massif. Il était simplement accompli en amont, et par d'autres.
Chaque institution avait sa spécialité.
Le bal du samedi ne rassemblait pas la population générale. Il rassemblait ceux qui pouvaient s'y rendre, y étaient tolérés, y avaient leur place.
Quand quelqu'un se retrouvait devant un partenaire possible, l'essentiel du travail avait donc été fait, et à son insu. Restait la part qu'on appelle l'attirance, la conversation, le choix. Le tri lourd, celui qui coûte, avait déjà eu lieu.
Disons aussitôt ce que ce système avait d'implacable. Il excluait sans appel, reproduisait les hiérarchies sociales, interdisait des unions qui n'auraient dérangé personne, enfermait beaucoup de gens dans un choix minuscule.
Personne ici ne le regrette. Ce n'est pas le sujet. Le sujet, c'est la fonction qu'il remplissait et que rien n'a remplacée.
Cette fonction avait un coût que personne ne payait consciemment, et c'est pourquoi sa disparition est passée inaperçue. Le travail d'un entremetteur, d'une famille, d'un voisinage ne figurait sur aucune facture. Il était dilué dans la vie ordinaire d'un village, invisible à celui qui en profitait.
Un service dont on ignore l'existence ne manque pas quand il s'arrête. On constate seulement, des décennies plus tard, que quelque chose est devenu beaucoup plus difficile, sans savoir dire quoi.
Les travaux de l'Ined donnent la mesure du déplacement.
À partir de l'enquête Erfi2, Milan Bouchet-Valat et Marie Bergström montrent que la part des couples rencontrés lors d'événements festifs, bals, boîtes de nuit et soirées, est tombée de 29 % dans les années soixante et soixante-dix à 9 % aujourd'hui. Dans le même temps, 24 % des premiers couples formés entre 2020 et 2024 se sont rencontrés en ligne.
Ce n'est pas la substitution d'un canal par un autre. C'est le passage d'un mode collectif à un mode privé.
Dans Les nouvelles lois de l'amour, Marie Bergström décrit cette privatisation : la recherche a quitté l'espace public, où elle se faisait sous le regard et avec l'aide d'un groupe, pour se replier dans un espace domestique où elle se fait seul, sans témoin et sans intermédiaire.
Le vivier a grossi. L'entremetteur a disparu. Personne n'a récupéré son travail. C'est le seul poste du système qui n'a pas été redistribué.
Posé ainsi, le mécanisme de la lassitude devient beaucoup plus lisible.
Ce que Pronk et Denissen observent en 2020, cette baisse d'environ 27 % de la probabilité d'acceptation entre le premier et le dernier profil d'une session, n'est peut-être pas la signature d'un outil vicieux.
C'est ce que produit n'importe quelle tâche de sélection répétée, exercée sans critère fort, sur des éléments peu différenciés, par une personne seule. On observe des durcissements comparables ailleurs, partout où quelqu'un doit trancher longtemps sur peu d'informations.
Le geste de balayage n'y est probablement pour rien. Ce qui use, c'est de devoir décider mille fois sans avoir de quoi décider.
Un détail confirme cette lecture. La même personne, confrontée à cinq profils présentés par un ami qui les connaît, ne durcit pas son regard de la même façon. Ce n'est pas le nombre qui a changé, c'est la présence de quelqu'un qui a déjà trié.
Si cette lecture est juste, deux conséquences suivent immédiatement.
Première conséquence : quitter les applications ne résout pas le problème. Celui qui les supprime récupère du temps, mais retrouve un monde où le tri collectif n'existe pas davantage. Les lieux qui triaient autrefois ont perdu quatre cinquièmes de leur rôle et ne les récupéreront pas. D'où le retour de tant de gens après une pause, sans enthousiasme.
Seconde conséquence, plus utile. Si le problème est le tri et non l'outil, la question n'est plus de savoir combien de profils on regarde. Elle est de savoir avec quoi on les regarde.
Un tri devient supportable quand il s'appuie sur quelque chose de solide. Il devient épuisant quand il repose sur deux photographies et une intuition.
Or ce que le village triait, ce n'était pas la beauté. C'était l'appartenance, les manières de vivre, ce qu'on ferait de l'argent, la place accordée à la famille, le rapport au travail et à la religion. Il triait, brutalement et sans le demander, sur ce à quoi les gens tenaient.
Le paradoxe de notre situation est là : nous disposons du plus grand vivier de l'histoire, et de la plus mauvaise information pour y choisir. C'est cette pauvreté de l'information que la fatigue désigne sans jamais la nommer, et la comparaison internationale montre qu'elle n'a rien d'inévitable. Reste à savoir ce que valent les conditions que chacun pose de son côté : la question a été mise à l'épreuve.
Dix minutes, et votre profil est fait. Vous pouvez scanner qui vous voulez dès maintenant, et vous le retrouverez dans l'application sans avoir à recommencer.
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