
Deux travaux ont mis à l'épreuve les critères annoncés : ils ne prédisent presque rien de l'attirance ressentie. Ce résultat ne dit pourtant pas que les critères sont inutiles, mais qu'ils portent peut-être sur les mauvaises variables.

Les critères déclarés ne servent pas à rien, mais ils prédisent très mal l'attirance que l'on ressent face à quelqu'un. Deux études l'ont montré, et leur résultat ne dit pas ce qu'on leur fait souvent dire.
Tout ce qui précède suppose que les critères comptent. L'hypothèse inverse mérite examen. Elle a d'ailleurs été testée.
Ces deux travaux ont confronté les préférences déclarées à ce qui se passe réellement quand deux personnes se rencontrent. Leurs résultats sont plus dérangeants qu'on ne le croit. Ils sont aussi plus précis.
En 2008, Paul Eastwick et Eli Finkel publient dans le Journal of Personality and Social Psychology une étude conduite auprès de 163 étudiants. Quatre-vingt-une femmes, quatre-vingt-deux hommes, d'un âge moyen de 19,6 ans.
Le dispositif est simple.
Chaque participant décrit d'abord le partenaire qu'il recherche, en détaillant l'importance accordée à différentes qualités. Il participe ensuite à des rencontres rapides de quatre minutes. Puis il rend compte de l'intérêt qu'il a réellement éprouvé pour chaque personne croisée, avec un suivi sur trente jours.
Le verdict est net. Sur les soixante-douze corrélations testées entre préférences annoncées et préférences observées, trois seulement se sont révélées significatives. Les auteurs concluent que les préférences déclarées des participants étaient sans rapport avec leurs préférences en situation.
Neuf ans plus tard, Samantha Joel, Paul Eastwick et Eli Finkel reprennent la question dans Psychological Science. Les moyens sont cette fois beaucoup plus lourds.
Sur deux échantillons de participants à des rencontres rapides, plus d'une centaine de traits et de préférences sont recueillis avant l'événement. Ils sont ensuite soumis à un algorithme d'apprentissage automatique chargé de prédire qui allait désirer qui.
L'ambition du dispositif donne son poids au résultat. Il ne s'agissait pas de tester une intuition sur trois variables. Il s'agissait de donner à un modèle tout ce qu'il était matériellement possible de savoir sur deux personnes avant qu'elles se rencontrent.
Le résultat vient en deux temps, et c'est le second qui compte.
Le modèle prédit deux choses. À quel point une personne sera désirée en général. Et à quel point elle désirera les autres en général.
Il échoue en revanche à prédire l'attirance particulière entre deux personnes données. Les auteurs écrivent qu'ils ne peuvent anticiper, à aucun niveau de précision significatif, à quel point deux individus se désireront spécifiquement l'un l'autre.
Première lecture abusive : croire que les critères sont sans effet. Ces travaux disent autre chose. Ils montrent que les critères annoncés ne prédisent pas l'attirance immédiate. Ce sont deux affirmations très différentes.
Un critère peut parfaitement organiser une vie entière de rencontres sans prédire une étincelle de quatre minutes. Un filtre qui écarte les trois quarts d'un vivier a un effet considérable sur ce qui arrive à quelqu'un. Il n'explique pourtant rien de ce que cette personne ressentira devant celles qui restent.
Deuxième lecture abusive : conclure que tout se vaut. Les échantillons sont composés d'étudiants. Les rencontres durent quelques minutes. La mesure porte sur le désir initial.
Ce que devient un couple deux ans plus tard n'entre pas dans le dispositif. C'est pourtant la seule chose qui intéresse la plupart des gens qui cherchent quelqu'un.
Une étude sur l'attirance de quatre minutes est un instrument précis appliqué à une question étroite.
Troisième lecture abusive : en déduire qu'il faudrait renoncer à chercher. Les critères ne ratent pas tout. Ils ratent une chose précise.
Cette délimitation est le vrai apport de ces recherches. Elle vaut mieux qu'un verdict. Ce qui relève de la personne, sa désirabilité générale ou son degré d'exigence, se laisse assez bien décrire. Ce qui relève du lien échappe aux modèles construits sur des profils.
Une information sur quelqu'un et une information sur ce que deux êtres produiront ensemble ne sont pas de même nature. Aucune quantité de la première ne remplace la seconde.
Une comparaison éclaire ce partage. On sait très bien prédire combien de personnes iront voir un film. On ne sait pas prédire si vous, ce soir-là, l'aimerez. Les deux questions se ressemblent et n'ont rien à voir : la première porte sur une moyenne, la seconde sur une rencontre.
Un point mérite d'être redit, car c'est le contresens le plus fréquent : ces travaux ne disent rien de la durée d'un couple. Ils portent sur le désir initial, pas sur ce qui fait tenir. Ce sont deux objets si différents qu'aucune conclusion ne passe de l'un à l'autre.
Si les critères déclarés prédisent si mal, une question s'impose. Pourquoi les couples français se ressemblent-ils autant ?
Le fait est massif et il ne bouge pas. En 2022, selon l'Insee, près de quatre personnes en couple cohabitant sur dix vivaient avec quelqu'un de la même classe d'emploi. Cette proportion est restée assez stable depuis le début des années deux mille. Et les conjoints qui partagent le même niveau de diplôme ont 1,8 fois plus de chances d'être en situation d'homogamie sociale.
Deux faits coexistent donc, et leur coexistence est le vrai sujet.
Les critères que les gens annoncent ne prédisent presque rien. Les couples qu'ils forment sont d'une régularité sociologique remarquable.
Ce qui trie n'est donc pas ce qui se déclare.
Ce qui trie, c'est ce qui n'a jamais été formulé. Le milieu, les habitudes, le rapport à l'argent et au temps, ce qu'on juge normal sans y penser. Autrement dit, ce à quoi les gens tiennent.
Ces choses-là ne figurent dans aucun filtre. Elles ne se disent presque jamais au premier rendez-vous.
C'est ce que confirme la fabrique silencieuse de ces critères, et ce qui relie ce sujet à ce que la fatigue des applications désigne sans le nommer.
Dix minutes, et votre profil est fait. Vous pouvez scanner qui vous voulez dès maintenant, et vous le retrouverez dans l'application sans avoir à recommencer.
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