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05.09.2026

Pourquoi le choix abondant fatigue plus qu'il ne sert

Plus l'offre de profils est large, plus le tri devient coûteux et plus les refus s'enchaînent. Ce que la recherche a mesuré du choix abondant, ce qu'elle ne mesure pas, et pourquoi la lassitude en dit long sur ce qu'on cherchait au départ.

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Minutes de lecture

Jamais autant de monde disponible

Dans une grande ville française, une application donne accès en quelques minutes à plusieurs milliers de personnes. Filtrables par âge, par distance, par quelques lignes déclarées.

Aucune génération avant celle-ci n'a disposé d'un tel inventaire. Un habitant d'un village de cinq cents âmes, en 1950, croisait sans doute moins de partenaires possibles en trente ans qu'un utilisateur d'application n'en voit défiler en une soirée.

Sur le papier, la nouvelle est excellente. Plus d'options, plus de chances.

C'est pourtant le moment de l'histoire où l'on parle le plus de lassitude. Le paradoxe est assez net pour que des chercheurs s'en soient emparés, et ce qu'ils ont mesuré éclaire une expérience que beaucoup vivent sans savoir la nommer.

Des confitures aux profils

L'expérience la plus citée sur le sujet ne parle pas d'amour. Elle parle de confiture.

En 2000, Sheena Iyengar et Mark Lepper installent un stand de dégustation dans un supermarché californien. Tantôt six variétés, tantôt vingt-quatre. Le grand étal attire plus de monde. Le petit fait vendre beaucoup plus. L'abondance capte l'attention et bloque la décision.

Vingt ans plus tard, Tila Pronk et Jaap Denissen transposent la question à la rencontre en ligne, dans Social Psychological and Personality Science. Leurs trois études suivent le comportement de tri au fil d'une session, auprès de participants de dix-huit à trente ans.

Le résultat est net : la probabilité d'accepter un profil baisse d'environ 27 % entre le premier et le dernier présenté. La chute est la plus raide au tout début, sur la première dizaine, puis se stabilise.

Les auteurs parlent d'une disposition au refus. Elle s'installe d'autant plus vite que la file paraît sans fin.

Le tri ne se contente donc pas de fatiguer. Il modifie le regard porté sur ce qui vient ensuite. Le vingtième profil n'est pas jugé comme l'aurait été le deuxième.

Trois réserves, et elles comptent

Ces études portent sur des sessions courtes, en conditions contrôlées, auprès d'échantillons jeunes et peu nombreux. Elles décrivent un mécanisme. Elles ne suivent pas des trajectoires de vie.

Elles ne disent rien non plus de la qualité des relations formées. Eli Finkel et ses coauteurs alertaient déjà sur ce point en 2012, dans Psychological Science in the Public Interest : la recherche sait décrire des comportements de sélection, elle ne sait pas prédire, à partir d'un profil, qui s'entendra avec qui. Toute promesse contraire dépasse ce que les données permettent.

Enfin, la lassitude déclarée n'est pas un état clinique, et personne ici n'a qualité pour la qualifier ainsi. Les enquêtes recueillent des mots que des gens choisissent pour parler d'un outil. C'est déjà beaucoup. C'est tout.

Décider seul, mille fois

Reste une hypothèse solide, qu'on peut poser au conditionnel. Ce qui pèse ne serait pas le nombre. Ce serait la nature de la tâche qu'il impose.

Chaque profil demande une décision. Prise seule, en quelques secondes, à partir de deux ou trois photographies et d'une poignée de lignes.

Ce travail existait avant. Il n'était simplement pas fait par la même personne. Le voisinage, la famille, le bal du village, les amis d'amis, le métier : tout cela triait en amont, souvent brutalement, et présentait un petit nombre de candidats déjà passés au tamis.

On pouvait détester ce système. Beaucoup l'ont détesté, pour de bonnes raisons. Il avait au moins cette vertu de décharger l'individu du gros du travail.

Les applications ont fait l'inverse. Vivier immense, tri intégralement transféré à celui qui cherche. Ce n'est pas le nombre de profils qui épuise, c'est le fait de devoir trancher seul, mille fois, avec très peu d'informations.

L'enquête du Pew Research Center de février 2023 donne la mesure de ce que produit cette situation aux États-Unis. Neuf utilisateurs sur dix disent avoir été au moins parfois déçus par les personnes rencontrées. Et deux fois plus de gens se disent souvent déçus que souvent enthousiastes.

La déception y devance l'excitation. C'est un résultat, pas une impression.

La plainte sous la plainte

Il existe une lecture plus intéressante que celle de l'épuisement. Elle sauve le phénomène du registre de la jérémiade.

Quand quelqu'un dit qu'il n'en peut plus des applications, il dit rarement qu'il ne veut plus rencontrer personne. Il dit qu'il refuse de continuer à décider avec si peu.

La fatigue ne vise pas la rencontre. Elle vise la pauvreté de l'information sur laquelle repose la décision.

Une photographie et deux lignes suffisent à savoir si quelqu'un plaît. Elles ne disent pas si l'on veut la même vie, si l'argent se pense de la même façon, si la famille occupe la même place, si le mot enfants recouvre la même chose.

Ce manque a un coût, et ce coût n'apparaît pas au moment du tri. Il apparaît trois rendez-vous plus tard, quand la conversation arrive enfin sur ce qui compte et que la réponse ne convient pas.

Comptez ce que représente ce détour. Plusieurs semaines, quelques soirées, deux ou trois trajets, beaucoup d'attention. Répétez-le quatre ou cinq fois dans l'année. Vous obtenez très exactement ce que les gens racontent quand ils parlent de fatigue.

Ce n'est pas le balayage qui coûte. C'est tout ce qu'il faut engager derrière lui pour obtenir une information qu'on aurait pu connaître au départ.

D'où cette question, plus ancienne que les applications : sur quoi choisit-on, au juste, quand on choisit quelqu'un. Les sept autres mosaïques de ce sujet en explorent chacune un versant, de ce que le mot recouvre exactement à ce que disent les chiffres disponibles. Quant aux conditions que chacun pose sans les énoncer, elles occupent un sujet entier, celui des critères qu'on n'avoue pas.

Sources

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