
La répartition des revenus dans les couples ne suit pas la carte de la richesse comme on l'attendrait. Les territoires les plus aisés affichent les écarts les plus marqués, et le paradoxe s'explique par la structure des emplois plus que par les mentalités.
L'intuition la plus répandue veut que l'égalité des revenus dans le couple progresse avec le niveau de vie et le niveau de diplôme.
Les données territoriales disent autre chose, et l'écart avec l'intuition est spectaculaire.
L'Insee Île-de-France a mesuré cette répartition à partir des données fiscales de 2019, à l'échelle des départements et des communes.
La contribution des femmes au revenu du couple est la plus élevée là où les revenus sont les plus bas.
L'Île-de-France offre le terrain de comparaison le plus net, parce qu'elle réunit sur un espace réduit les extrêmes de la distribution nationale.
En Seine-Saint-Denis, département le plus modeste de la région, les femmes apportent 43 % du revenu du couple.
Dans les Yvelines, l'un des plus aisés, elles en apportent 39 %.
Le classement est donc inverse de celui qu'on attendrait. Le département où la répartition est la plus équilibrée est aussi celui où les revenus sont les plus faibles.
Le contraste s'accentue encore à l'échelle des communes. Dans les arrondissements parisiens les plus riches, ainsi qu'au Vésinet et à Neuilly-sur-Seine, où les couples déclarent souvent plus de 150 000 euros par an, la contribution des femmes descend à 30 à 35 %.
L'ordre de grandeur est net. La répartition la plus déséquilibrée s'observe là où les revenus du foyer sont les plus élevés, et l'écart avec les communes modestes atteint une dizaine de points.
À l'échelle régionale, le résultat se confirme : les couples modestes et moyens affichent une contribution féminine de 45 %, contre 34 % chez les couples aisés.
Ce paradoxe n'a rien de mystérieux une fois qu'on regarde ce que recouvrent ces catégories de revenus.
Un couple à hauts revenus comporte très souvent un poste très bien rémunéré, cadre dirigeant, profession libérale ou métier de la finance, occupé plus fréquemment par un homme.
Un second revenu, même confortable, pèse peu à côté d'une rémunération très élevée. La proportion s'écrase mécaniquement.
Dans un couple à revenus modestes, les deux salaires se situent au contraire dans une plage étroite, souvent autour du salaire médian, ce qui rapproche automatiquement leurs parts.
L'Insee documente le mécanisme sous-jacent à l'échelle nationale. Sur les 21,8 % d'écart de revenu salarial mesurés en 2024, 10,4 points tiennent à la ségrégation professionnelle, c'est-à-dire à l'accès inégal aux postes les mieux rémunérés.
Cette ségrégation joue d'autant plus fort qu'on monte dans la distribution des salaires, puisque c'est en haut que se trouvent les postes concernés.
Un second mécanisme s'ajoute au premier. Les métiers très rémunérateurs supposent souvent une disponibilité horaire élevée, difficile à combiner avec la charge domestique, ce qui écarte de fait une partie des candidats.
Ces deux mécanismes se renforcent, et ils suffisent à expliquer la carte sans qu'il soit besoin d'invoquer des différences de mentalité entre territoires.
Le mot égalité recouvre donc ici deux choses opposées. Une répartition équilibrée peut signaler des ressources comparables, ou simplement l'absence de très hauts revenus dans le foyer.
Une précaution méthodologique s'impose avant de tirer des conclusions de cette carte.
Ces données mesurent la part de chacun dans le revenu déclaré du foyer. Elles ne disent rien de ce que chacun peut dépenser, ni de qui décide des achats importants.
Un couple où les revenus sont proches peut fonctionner de manière très inégalitaire, et l'inverse est vrai aussi. Le partage effectif des ressources échappe entièrement à la déclaration fiscale.
Elles ne disent rien non plus du temps de travail domestique, qui n'apparaît dans aucune déclaration fiscale et qui pèse lourdement dans l'équilibre réel d'un foyer.
Une contribution de 43 % ne signifie donc pas une organisation plus juste, elle signifie une répartition plus équilibrée des revenus monétaires déclarés.
Cette limite vaut pour l'ensemble des chiffres de ce sujet, et il vaut mieux la poser une fois pour toutes.
Une seconde limite tient à l'échelle. Une moyenne départementale rassemble des situations très hétérogènes, et deux communes voisines du même département peuvent afficher des profils opposés.
Une troisième tient à la date des données, qui portent sur 2019. La composition sociale d'un territoire évolue lentement, mais une décennie suffit à modifier sensiblement une carte de ce type.
Un dernier indicateur mérite d'être isolé, et il est le plus parlant de tous.
L'Insee a compté les couples où les deux revenus sont proches, en retenant un écart inférieur à 10 %.
Cette configuration ne concerne que 14 % des couples franciliens.
Autrement dit, dans près de neuf couples sur dix, l'un des deux gagne nettement plus que l'autre.
Une nuance régionale complète le tableau. En Île-de-France, 25 % des femmes gagnent davantage que leur conjoint, contre 22 % dans le reste de la France, ce qui tient au poids des emplois qualifiés dans la région.
L'écart moyen défavorable aux femmes y atteint 32 %, soit environ 1 180 euros par mois, contre 850 euros à l'échelle nationale.
Ces écarts régionaux tiennent surtout au niveau général des revenus. Un même écart relatif de 32 % produit des montants très différents selon qu'il s'applique à des salaires franciliens ou provinciaux.
Ces montants mensuels sont probablement la manière la plus concrète de se représenter le sujet, et ils rejoignent ce que décrivent le tri social des couples et le coût d'une vie à une seule personne.
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