Journal >
05.09.2026

Et si nos mariages d'amour étaient arrangés aussi

Nous avons supprimé l'arrangement familial sans supprimer le tri. La régularité sociale des couples français est restée stable, et le travail que faisaient les familles est désormais accompli par la géographie, l'école et le métier.

5
Minutes de lecture

Une régularité qui devrait surprendre

Prenons au sérieux le récit du choix libre. Plus personne ne nous présente qui que ce soit, plus aucune famille ne négocie, et nous rencontrons qui nous voulons.

Si c'était exact, la composition sociale des couples devrait ressembler à un tirage à peu près aléatoire dans la population accessible.

Ce n'est pas ce qu'on observe. L'Insee établit qu'en 2022, 38,5 % des personnes en couple cohabitant vivaient avec quelqu'un de la même classe d'emploi. Chez les cadres, la proportion monte à 50,7 %, et à 59,6 % pour les femmes cadres. Partager le même niveau de diplôme multiplie par 1,8 la probabilité de former un couple socialement homogame.

Et cette régularité est stable depuis le début des années deux mille.

Nous avons supprimé l'arrangeur, pas l'arrangement.

Le tri a changé de main

Si personne ne trie et que le résultat trie quand même, il faut chercher qui fait le travail.

L'enquête d'Alain Girard pour l'Ined, publiée en 1964, avait déjà identifié les coupables : la proximité géographique et sociale déterminaient massivement le choix du conjoint, à une époque où les intéressés se vivaient comme parfaitement libres.

Soixante ans plus tard, les mêmes mécanismes opèrent sous d'autres noms.

Le logement. Le prix du mètre carré répartit la population par revenus avec une efficacité qu'aucun père de famille n'a jamais atteinte. Habiter un quartier, c'est se voir proposer un vivier.

L'école. Un parcours scolaire enferme dans une population homogène pendant dix à quinze ans, précisément à l'âge où beaucoup de couples se forment.

Le métier. Un secteur, une entreprise, des horaires, un vocabulaire. Le travail rassemble des gens qui se ressemblent et les fait passer douze heures par jour ensemble.

Les loisirs. Un club, une association, une salle de sport, un festival. Chacun de ces lieux a un prix d'entrée, littéral ou symbolique.

Aucune de ces institutions ne se présente comme matrimoniale. Toutes le sont, par effet.

Le mot hasard, si présent dans les récits de rencontre, mérite d'être regardé de près à cette lumière. Le hasard opère bel et bien, mais à l'intérieur d'un périmètre que personne n'a choisi et que tout le monde subit.

L'objection des applications, et pourquoi elle tombe

On pourrait objecter que les plateformes ont brisé ce mécanisme, puisqu'elles mettent en présence des gens que rien n'aurait fait se croiser.

L'objection est sérieuse et l'usage est massif : selon les travaux de l'Ined tirés de l'enquête Erfi2, 24 % des premiers couples ayant commencé à cohabiter entre 2020 et 2024 se sont rencontrés en ligne.

Or l'homogamie sociale n'a pas bougé de manière notable sur la période.

Deux explications restent ouvertes, et les données publiques ne permettent pas de trancher.

Soit les critères individuels prennent le relais quand le tri géographique se relâche, et chacun reconstitue seul ce que le voisinage produisait avant.

Soit les plateformes recomposent des entre-soi par d'autres moyens : filtres, formulations, présentation de soi, coût des services.

Dans les deux cas, le résultat est le même. Le vivier s'est élargi, la composition des couples n'a pas suivi.

La différence qui subsiste, et elle est réelle

Concluons-en trop vite et l'on dirait une bêtise : que rien n'a changé. Deux différences majeures interdisent cette lecture.

La première est le consentement. Dans le système arrangé, un tiers décidait ou proposait ; aujourd'hui, personne ne peut imposer quoi que ce soit, et le droit y veille. C'est une différence de nature, pas de degré.

La seconde est la sortie. Un mariage malheureux était longtemps sans issue ; il est aujourd'hui dissoluble. Cela change tout ce qui suit le choix, même si cela ne change rien à la manière dont le choix s'opère.

Ce sont deux acquis considérables, et rien de ce qui précède ne les remet en cause. Une comparaison des deux systèmes qui les passerait sous silence serait malhonnête.

L'objet perdu du tri

Reste une asymétrie que ce sujet aura mise en évidence.

Le tri ancien était brutal, injuste et souvent cruel. Il portait pourtant sur des choses précises : ce qu'on ferait de la terre et de l'argent, la place de la religion, ce qu'on doit à ses parents, la manière de tenir une maison.

Coontz rappelle que dans ce système, le sentiment était attendu comme un résultat plutôt qu'exigé comme condition. Les familles évaluaient la viabilité, pas l'étincelle.

Notre tri à nous est doux, invisible et involontaire. Il porte sur le lieu, le diplôme et le métier, c'est-à-dire sur des indices commodes.

Ces indices sont corrélés à ce à quoi les gens tiennent, sans le mesurer. C'est pourquoi ils produisent des couples socialement semblables et parfois profondément désaccordés sur l'essentiel.

Un exemple suffit à le voir. Deux personnes peuvent partager le même diplôme, le même quartier et le même métier, et diverger complètement sur le nombre d'enfants souhaité, sur la place accordée aux parents vieillissants, ou sur la ville où elles veulent finir leur vie.

Le mot tri a d'ailleurs mauvaise presse, et l'on comprend pourquoi : il évoque une sélection froide appliquée à des personnes. Reste qu'il décrit exactement ce que produisent le logement, l'école et le métier, avec ou sans notre accord.

Nous avons donc gardé le tri et perdu son objet. La question n'est pas de savoir s'il faut trier, puisque nous le faisons déjà. Elle est de savoir sur quoi, comme le montrent la comparaison des deux systèmes et, dans un tout autre contexte, ce que la fatigue des applications désigne sans le nommer.

Sources

Pour aller plus loin

No items found.
Prêt ?

Lancez-vous

Dix minutes, et votre profil est fait. Vous pouvez scanner qui vous voulez dès maintenant, et vous le retrouverez dans l'application sans avoir à recommencer.

Aucun compte requis pour commencer.

Pas le temps maintenant ? Recevez le lien du test, vous le ferez quand vous voudrez.

Thank you! Your submission has been received!
Oops! Something went wrong while submitting the form.

Un seul email. Rien d'autre sans votre accord. Désinscription à tout moment.