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05.09.2026

Qui se lasse des applications, et au bout de combien de temps

Femmes et hommes, jeunes et moins jeunes : la lassitude déclarée se répartit de façon inégale, et les raisons invoquées changent d'un groupe à l'autre. Ce que les enquêtes permettent de dire, et où elles s'arrêtent, à commencer par l'écart entre grandes villes et campagnes, qu'aucune donnée publique française ne permet de mesurer.

homme qui regarde sa montre pour savoir le temps. Illium l'application de l'amour pour les célibataires et les couples.

Une même plainte, des vécus opposés

Tout le monde ne se lasse pas des applications de rencontre de la même façon ni pour les mêmes raisons. Les enquêtes montrent des écarts faibles selon l'âge, mais des motifs de fatigue très différents entre femmes et hommes.

Le mot laisse croire à un phénomène uniforme, comme si tous les utilisateurs traversaient la même chose au même moment. Les enquêtes disent l'inverse.

Deux personnes peuvent quitter la même application la même semaine sans avoir vécu la même chose.

Une réserve avant d'aller plus loin. Les données les plus détaillées viennent des États-Unis. La France dispose de sondages réguliers sur l'usage des sites et applications, beaucoup moins sur le sentiment des utilisateurs.

Ce qui suit décrit donc des tendances mesurées ailleurs. Elles se manient avec prudence dès qu'on les ramène chez nous.

L'âge n'explique pas grand-chose

On imagine volontiers la lassitude comme une affaire de trentenaires usés par dix ans d'applications. Les chiffres ne suivent pas.

Dans l'enquête menée par OnePoll pour Forbes Health en mars et avril 2024, auprès de mille utilisateurs américains, les taux d'épuisement déclaré tiennent dans un mouchoir de poche : 80 % chez les millennials, 79 % chez la génération Z, 78 % chez la génération X, 70 % chez les baby-boomers.

L'écart existe, mais il reste faible. Et il va dans le sens contraire de l'intuition : les plus jeunes, ceux qui ont le moins d'années d'usage derrière eux, déclarent des niveaux parmi les plus élevés.

L'ancienneté n'explique donc presque rien. L'intensité d'usage expliquerait sans doute davantage, mais les données publiées ne permettent pas de trancher.

Reste une hypothèse, formulée au conditionnel faute de données pour la vérifier. Les générations les plus jeunes sont celles qui n'ont jamais connu autre chose.

Entré dans la vie amoureuse en 2005, on a vu l'application s'ajouter à des lieux qui existaient déjà et qu'on avait pratiqués. Entré en 2018, on la trouve installée comme lieu par défaut. Rencontrer autrement relève alors d'une compétence qu'on n'a jamais eu l'occasion d'exercer.

La lassitude ne serait pas proportionnelle au temps passé. Elle serait proportionnelle à l'absence d'issue perçue.

Deux fatigues sous un seul mot

Sur les motifs invoqués, en revanche, la différence est franche. C'est sans doute l'enseignement le plus utile de ces travaux.

Le Pew Research Center relève en février 2023 que 36 % des utilisateurs récents se sont sentis dépassés par le volume de messages reçus. La répartition est très asymétrique.

Parmi les femmes qui ont utilisé ces services dans l'année, environ une sur cinq dit l'avoir ressenti souvent, soit trois fois plus que les hommes. Chez les hommes, c'est le manque qui domine : environ un sur cinq se dit souvent gêné par le trop petit nombre de messages. Au total, 55 % des utilisateurs déclarent une forme d'insécurité liée au volume de réponses.

Première fatigueL'abondanceEnviron une utilisatrice sur cinq se dit souvent dépassée par le volume de messages, trois fois plus que les hommes.
Seconde fatigueLe silenceEnviron un utilisateur sur cinq se dit souvent gêné par le trop petit nombre de messages.
Pew Research Center, février 2023. Utilisateurs de l'année écoulée, États-Unis.

Deux fatigues coexistent donc sous le même mot. L'une naît de l'abondance et du tri qu'elle impose. L'autre naît du silence et de l'attente.

Elles ne racontent pas la même expérience. Voilà pourquoi deux personnes qui en discutent ont si souvent l'impression de parler d'applications différentes. C'est la matière de la mosaïque consacrée à la même conversation vue des deux côtés.

Les motifs cités dans l'enquête Forbes Health complètent le tableau. En tête vient l'absence de connexion satisfaisante, 40 %. Puis la déception à l'égard des personnes rencontrées, 35 %, et le sentiment d'être éconduit, 27 %. Suivent les conversations répétitives, 24 %, la quantité de balayages, 22 %, et le temps passé, 21 %.

Le temps et le geste, qu'on désigne pourtant du doigt en permanence, ferment la marche.

Ce qui pèse le plus, c'est de ne pas trouver.

Ceux qui partent et ne reviennent plus

Les sondages ne captent pas une catégorie que les données d'usage rendent visible : les utilisateurs qui reviennent.

Les plateformes les suivent de près, sous le nom d'utilisateurs réactivés. Sensor Tower relevait en 2024 que leur part avait reculé à 8,4 %, contre 11 % en 2020.

8,4 %c'est la part des utilisateurs réactivés en 2024, contre 11 % en 2020.Sensor Tower, 2024

Ce chiffre discret raconte quelque chose de précis. Quitter une application de rencontre n'a longtemps rien eu de définitif. On désinstallait après une déception, on réinstallait quelques mois plus tard.

Si la proportion de revenants baisse, c'est que les départs se transforment plus souvent en départs pour de bon.

La population concernée par la lassitude déborde donc largement celle des inscrits. Une partie de ceux dont il faudrait parler ne figure plus dans aucune base d'utilisateurs.

Quatre angles morts

Le territoire, d'abord. Une application dans une métropole et la même application dans un département peu dense ne proposent pas le même vivier. Aucune donnée publique française ne permet de comparer les deux. L'expérience racontée, elle, diffère du tout au tout.

Les âges élevés, ensuite. Les enquêtes recrutent surtout parmi les utilisateurs jeunes et actifs. Certains reviennent aux applications après cinquante ou soixante ans, souvent au sortir d'une longue relation. Ce qu'ils vivent reste très peu documenté. Cette population, elle, croît.

Ceux qui ne se sont jamais inscrits, encore. Par construction, ils ne figurent dans aucune enquête sur la fatigue des applications. Ils représentent pourtant une part considérable des célibataires. Leur absence est une information, mais elle n'est comptée nulle part.

Le biais de réponse, enfin. Ces enquêtes interrogent des gens qui ont bien voulu répondre à des questions sur leur vie amoureuse. La sociologie des sondages connaît ce travers : ceux qui vivent le sujet comme un échec répondent moins volontiers que ceux qui le vivent comme un désagrément. Les résultats penchent donc vers le second registre.

Sur un point, pourtant, toutes les enquêtes convergent, quel que soit l'âge ou le sexe des personnes interrogées.

Ce que les gens décrivent, ce n'est pas l'excès de rencontres. C'est l'absence de rencontres qui comptent.

Le mot lui-même mérite d'être défini avant d'aller plus loin. Et ce que les gens écartent en chemin relève d'un autre sujet, celui des critères qu'on applique sans les dire.

Sources

Forbes Health et OnePoll, enquête auprès de 1 000 adultes américains utilisateurs d'applications, mars et avril 2024

Pew Research Center, The Experiences of U.S. Online Daters, 2 février 2023

Sensor Tower, Users Separate from Dating Apps, 2024

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