
Femmes et hommes, jeunes et moins jeunes, grandes villes et campagnes : la lassitude déclarée se répartit de façon inégale, et les raisons invoquées changent d'un groupe à l'autre. Ce que les enquêtes permettent de dire, et où elles s'arrêtent.
L'expression laisse croire à un phénomène uniforme, comme si tous les utilisateurs traversaient la même chose au même moment. Les enquêtes disent l'inverse.
Deux personnes peuvent quitter la même application la même semaine sans avoir vécu la même chose.
Une réserve avant d'aller plus loin : les données les plus détaillées viennent des États-Unis. La France dispose de sondages réguliers sur l'usage des sites et applications, beaucoup moins sur le sentiment des utilisateurs. Ce qui suit décrit donc des tendances mesurées ailleurs, à manier avec prudence dès qu'on les ramène chez nous.
On imagine volontiers la lassitude comme une affaire de trentenaires usés par dix ans d'applications. Les chiffres ne suivent pas.
Dans l'enquête menée par OnePoll pour Forbes Health en mars et avril 2024, auprès de mille utilisateurs américains, les taux d'épuisement déclaré tiennent dans un mouchoir de poche : 80 % chez les millennials, 79 % chez la génération Z, 78 % chez la génération X, 70 % chez les baby-boomers.
L'écart existe, mais il est faible, et il va dans le sens contraire de l'intuition. Les plus jeunes, ceux qui ont le moins d'années d'usage derrière eux, déclarent les niveaux les plus élevés.
L'ancienneté n'explique donc presque rien. L'intensité d'usage expliquerait sans doute davantage, mais les données publiées ne permettent pas de trancher.
Une hypothèse, au conditionnel, faute de quoi la vérifier. Les générations les plus jeunes sont celles qui n'ont jamais connu autre chose.
Entré dans la vie amoureuse en 2005, on a vu l'application s'ajouter à des lieux qui existaient déjà et qu'on avait pratiqués. Entré en 2018, on la trouve installée comme lieu par défaut, et rencontrer autrement relève d'une compétence qu'on n'a jamais eu l'occasion d'exercer.
La lassitude ne serait alors pas proportionnelle au temps passé. Elle serait proportionnelle à l'absence d'issue perçue.
Sur les motifs invoqués, en revanche, la différence est franche. C'est sans doute l'enseignement le plus utile de ces travaux.
Le Pew Research Center, en février 2023, relève que 36 % des utilisateurs récents se sont sentis dépassés par le volume de messages reçus. La répartition est très asymétrique.
Parmi les femmes de moins de cinquante ans, environ une sur cinq dit l'avoir ressenti souvent, soit trois fois plus que les hommes. Chez les hommes, c'est le manque qui domine : environ un sur cinq se dit souvent gêné par le trop petit nombre de messages. Au total, 55 % des utilisateurs déclarent une forme d'insécurité liée au volume de réponses.
Deux fatigues coexistent donc sous le même mot.
L'une naît de l'abondance et du tri qu'elle impose. L'autre naît du silence et de l'attente. Elles ne racontent pas la même expérience, ce qui explique pourquoi deux personnes qui discutent du sujet ont si souvent l'impression de parler d'applications différentes. C'est la matière de la mosaïque consacrée à la même conversation vue des deux côtés.
Les motifs cités dans l'enquête Forbes Health complètent le tableau. En tête, l'absence de connexion satisfaisante, 40 %. Puis la déception à l'égard des personnes rencontrées, 35 %. Le sentiment d'être éconduit, 27 %. Les conversations répétitives, 24 %. La quantité de balayages, 22 %. Le temps passé, 21 %.
Le temps et le geste, qu'on désigne pourtant du doigt en permanence, ferment la marche. Ce qui pèse le plus, c'est de ne pas trouver.
Il existe une catégorie que les sondages ne captent pas et que les données d'usage rendent visible : les utilisateurs qui reviennent.
Les plateformes les suivent de près, sous le nom d'utilisateurs réactivés. Sensor Tower relevait en 2024 que leur part avait reculé à 8,4 %, contre 11 % en 2020.
Ce chiffre discret raconte quelque chose de précis. Quitter une application de rencontre n'a longtemps rien eu de définitif : on désinstallait après une déception, on réinstallait quelques mois plus tard.
Si la proportion de revenants baisse, c'est que les départs se transforment plus souvent en départs pour de bon.
La population concernée par la lassitude déborde donc largement celle des inscrits. Une partie de ceux dont il faudrait parler ne figure plus dans aucune base d'utilisateurs.
Le territoire, d'abord. Une application dans une métropole et la même application dans un département peu dense ne proposent pas le même vivier. Aucune donnée publique française ne permet de comparer les deux, alors que l'expérience racontée diffère du tout au tout.
Les âges élevés, ensuite. Les enquêtes recrutent surtout parmi les utilisateurs jeunes et actifs. Ce que vivent ceux qui reviennent aux applications après cinquante ou soixante ans, souvent au sortir d'une longue relation, reste très peu documenté. La population, elle, croît.
Ceux qui ne se sont jamais inscrits, encore. Ils ne figurent dans aucune enquête sur la fatigue des applications, par construction, et représentent une part considérable des célibataires. Leur absence est une information, mais elle n'est comptée nulle part.
Le biais de réponse, enfin. Ces enquêtes interrogent des gens qui ont bien voulu répondre à des questions sur leur vie amoureuse. La sociologie des sondages connaît ce travers : ceux qui vivent le sujet comme un échec répondent moins volontiers que ceux qui le vivent comme un désagrément, ce qui tire les résultats vers le second registre.
Sur un point, pourtant, toutes les enquêtes convergent, quel que soit l'âge ou le sexe des personnes interrogées. Ce que les gens décrivent, ce n'est pas l'excès de rencontres. C'est l'absence de rencontres qui comptent. Le mot lui-même mérite d'être défini avant d'aller plus loin. Et ce que les gens écartent en chemin relève d'un autre sujet, celui des critères qu'on applique sans les dire.
Dix minutes, et votre profil est fait. Vous pouvez scanner qui vous voulez dès maintenant, et vous le retrouverez dans l'application sans avoir à recommencer.
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