
Tout le monde trie, personne ne trie les mêmes choses, et ce qu'on trie ne correspond pas toujours à ce qu'on en dit. Ce que les données de l'Insee permettent d'établir sur le tri effectivement à l'œuvre dans les couples français.

Tout le monde a des critères, y compris ceux qui affirment le contraire, et surtout ceux-là. La question utile porte donc ailleurs : sur ce que chaque groupe trie, et sur l'écart entre ce qu'il trie et ce qu'il en dit.
Demander qui a des critères ne mène nulle part.
Sur ce terrain, les déclarations valent peu. Les statistiques de couples formés valent beaucoup. Elles ne disent pas ce que les gens voulaient. Elles disent avec qui ils ont fini par vivre, et c'est une information d'une tout autre solidité.
Le travail publié par l'Insee en 2023, à partir des enquêtes Emploi de 2021 et 2022, donne le tableau le plus net dont on dispose. En 2022, près de quatre personnes en couple cohabitant sur dix vivent avec quelqu'un de la même classe d'emploi.
Ce chiffre global masque des écarts considérables. La part atteint 50,7 % dans les emplois de cadre, 37,1 % dans les emplois d'exécution qualifiés, 34,8 % dans les emplois d'exécution peu qualifiés et 31,2 % dans les emplois intermédiaires.
Les positions les plus dotées sont donc aussi celles où l'on vit le plus souvent avec son semblable.
L'écart le plus frappant sépare les femmes et les hommes à position égale. Parmi les cadres, 59,6 % des femmes vivent avec un cadre, contre 44,3 % des hommes. Dans les emplois peu qualifiés, la situation s'inverse : l'homogamie concerne 42,9 % des hommes contre 29,2 % des femmes.
Le diplôme pèse enfin indépendamment du reste. Partager le même niveau multiplie par 1,8 les chances de former un couple socialement homogame.
L'autre critère mesurable à l'échelle du pays est l'âge. L'Insee en a suivi l'évolution.
Sur les couples observés en 2012, l'homme est plus âgé dans 56 % des cas. Les deux conjoints ont moins d'un an d'écart dans 30 % des cas, et la femme est plus âgée dans 14 % des cas. L'écart moyen s'établit à 2,5 ans, l'homme étant l'aîné.
Ces proportions ont bougé. Dans les couples formés au cours des années soixante, l'homme était l'aîné dans 59 % des cas et la femme dans 10 %. La configuration où la femme est plus âgée a donc progressé de quelques points en un demi-siècle, sans devenir majoritaire nulle part.
Le diplôme y change quelque chose de mesurable. Parmi les trente à cinquante-neuf ans, l'homme est l'aîné dans 62 % des couples où il est sans diplôme, contre 50 % quand il est diplômé du supérieur long.
Un détail de ces chiffres contredit une idée reçue tenace. La configuration la plus fréquente n'est pas le grand écart. C'est la proximité : trois couples sur dix ont moins d'un an de différence. Avec les écarts de un ou deux ans, ils forment de très loin la situation la plus commune.
Ce que le tri produit, dans l'immense majorité des cas, c'est de la ressemblance.
Ces chiffres ne sont pas pour autant des préférences déclarées. Ils décrivent des couples existants, produit final de tout un ensemble de mécanismes. Les critères de chacun n'y sont qu'un facteur parmi d'autres.
Voici le point le plus important, et le moins intuitif.
Avant qu'une personne exerce le moindre critère, son environnement a déjà décidé qui elle avait une chance de croiser. Le lieu où elle habite. L'établissement où elle a étudié. Le secteur dans lequel elle travaille. Les activités qu'elle pratique. Le réseau d'amis dont elle a hérité.
Chacun de ces éléments restreint le vivier bien avant toute décision consciente.
Ce mécanisme suffit à produire l'essentiel de l'homogamie observée, sans que personne ait eu à formuler quoi que ce soit. Il explique aussi pourquoi les régularités statistiques résistent si bien au temps et aux changements de mœurs. Elles ne dépendent pas des intentions.
Il montre enfin pourquoi la question de savoir qui a des critères est mal posée.
Prenez une personne convaincue de n'en avoir aucun, qui n'a jamais quitté un milieu très homogène. Elle applique le tri le plus serré qui soit sans avoir rien décidé. Une autre énonce une longue liste mais fréquente des mondes variés. Elle écarte peut-être moins de gens.
Ce qu'on déclare et ce qu'on trie ne sont pas seulement différents. Ils vont parfois en sens contraire.
L'arrivée des plateformes aurait pu bousculer cette mécanique, puisqu'elles mettent en présence des gens que rien n'aurait fait se croiser. Selon les travaux de l'Ined tirés de l'enquête Erfi2, 24 % des premiers couples ayant commencé à cohabiter entre 2020 et 2024 se sont rencontrés en ligne. Rien de marginal.
Or la part des couples socialement homogames est restée à peu près stable sur toute la période où ces outils se sont imposés. Ce fait mérite d'être posé sans surinterprétation.
Le vivier s'est élargi, la composition sociale des couples n'a pas suivi.
Deux explications au moins restent ouvertes, et les données publiques ne permettent pas de trancher. Soit les critères individuels prennent le relais du tri social quand celui-ci se relâche. Soit les plateformes recomposent des entre-soi par d'autres moyens.
C'est ce que montre le décompte de ce qu'un critère retire du vivier. C'est aussi ce qui rend si difficile la lecture des chiffres disponibles sur la lassitude.
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