
L'écart de revenus entre conjoints ne se creuse pas régulièrement au fil d'une carrière. Il s'ouvre à un moment identifiable, se stabilise ensuite, et ne se referme pas. Chronologie précise, appuyée sur un suivi de salariées entre 2005 et 2015.
Le récit habituel décrit une dérive progressive : deux carrières qui divergent peu à peu, sous l'effet cumulé de mille petites décisions.
Les données décrivent autre chose. L'écart s'ouvre à un moment précis, en l'espace d'une année, et il se stabilise ensuite à son nouveau niveau.
Une étude de l'Insee publiée en 2019, qui suit des salariées du secteur privé entre 2005 et 2015, permet de dater cette bascule avec précision.
L'écart ne se creuse pas lentement, il s'ouvre en une année et ne se referme jamais complètement.
Le moment est identifié sans ambiguïté par cette étude.
Cinq ans après la naissance du premier enfant, les mères perçoivent environ 25 % de revenus salariaux en moins qu'une trajectoire comparable sans enfant.
Le salaire horaire baisse d'environ 5 % par enfant, et cette baisse persiste au moins cinq ans après la naissance.
La comparaison avec les pères donne toute sa portée à ce résultat. La même étude ne relève aucun écart significatif chez eux : le revenu du travail et chacune de ses composantes restent pratiquement inchangés.
Chez les hommes les mieux rémunérés, l'arrivée d'un enfant s'accompagne même d'une hausse d'activité de 12 à 17 %.
Un événement identique produit donc, sur les deux membres d'un couple, des effets qui vont dans des directions opposées.
Le mot choix apparaît généralement à ce stade de la discussion, et il demande de la précision. Un arbitrage entre deux carrières se décide toujours à partir de la situation existante, et cette situation comporte déjà un écart.
Le conjoint qui gagne le moins est donc, mécaniquement, celui dont la réduction d'activité coûte le moins au foyer. La décision suit une logique économique avant de suivre une préférence.
L'étude décompose la perte pour les femmes aux salaires les plus faibles, et le détail est instructif.
Aucun de ces trois éléments ne relève d'une baisse de rémunération horaire imposée par un employeur.
Tous relèvent du temps disponible, ce qui explique pourquoi l'Insee attribue 9,1 des 21,8 points d'écart de revenu salarial national au seul volume de travail.
L'écart se construit donc par les heures avant de se construire par le taux horaire.
Une conséquence en découle pour la suite de la carrière. Un temps partiel prolongé réduit le revenu immédiat et ralentit aussi la progression, puisque les promotions se distribuent rarement à ceux qui travaillent moins d'heures.
L'effet se cumule donc dans le temps, ce qui explique pourquoi la baisse mesurée persiste au moins cinq ans après la naissance sans se résorber.
Le second résultat de l'étude est le plus important, et il interdit de parler d'un phénomène uniforme.
Chez les 5 % de femmes les moins bien rémunérées, la baisse atteint 38 à 40 % après le premier enfant, 50 % au deuxième et 57 % au troisième.
Chez les 5 % les mieux rémunérées, l'effet est presque nul, de l'ordre de 5 à 7 %.
L'écart entre ces deux extrémités est donc de plus de trente points, pour le même événement de vie.
L'explication est matérielle plutôt que culturelle. Un salaire élevé permet de financer un mode de garde, un salaire faible rend l'arbitrage entre garde et emploi beaucoup plus serré.
L'offre de garde joue dans le même sens. Les horaires atypiques, fréquents dans les emplois les moins rémunérés, correspondent mal aux plages d'ouverture des structures collectives.
Le coût d'une place en crèche ou d'une garde à domicile ne varie pas selon le salaire de la personne qui la finance, alors que le revenu, lui, varie beaucoup.
Le même choix n'a donc pas le même prix selon la position dans la distribution des salaires, et c'est ce qui produit cet écart de trente points.
Reste à observer ce qui se passe après, et la réponse est décevante pour qui espérait un rattrapage.
Les données de l'Insee sur les couples le montrent par un autre chemin. La contribution des femmes au revenu du foyer descend de 39 % dans les couples sans enfant à 27 % dans ceux qui en comptent trois ou plus.
Cette contribution remonte peu avec l'âge. Elle passe de 39 % chez les couples de 20 à 30 ans à 35 % chez ceux de 50 à 60 ans, c'est-à-dire qu'elle baisse au lieu de remonter.
Une carrière interrompue ou ralentie pendant quelques années ne se rattrape pas mécaniquement quand les enfants grandissent, parce que les augmentations et les promotions manquées ne se récupèrent pas.
Ce Journal ne porte aucun jugement sur les organisations que les couples adoptent, qui relèvent d'eux seuls. Il note simplement que la décision se prend souvent dans l'urgence, à un moment où le couple pense à autre chose.
Une naissance concentre en quelques semaines des arbitrages sur le logement, le mode de garde, les horaires et le budget. Aucune de ces décisions n'est présentée comme durable, et plusieurs le deviennent.
Le décalage entre le moment où une question devient décisive et celui où elle aurait pu être posée traverse tout le Journal, comme le montrent le calendrier des désaccords de fond et les questions qu'un couple se pose trop tard.
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