
Une liste de questions, sans les réponses. Celles qui ne se posent pas au début parce qu'elles paraissent prématurées, et qui se posent d'un coup le jour où une décision arrive. Personne d'autre que les intéressés n'a à y répondre.
Cet article ne contient aucune réponse, et c'est délibéré. Les questions qui suivent n'ont pas de bonne solution, seulement des réponses propres à chacun, et personne d'autre que les intéressés n'a qualité pour les formuler.
Elles ont un point commun. Elles ne se posent pas au début, parce qu'elles paraissent alors prématurées ou vaguement inquiétantes. Et elles se posent d'un coup, plus tard, quand une décision les impose.
Une question posée trop tôt paraît déplacée, la même question posée trop tard paraît accusatrice.
La chronologie française donne l'ordre de grandeur du problème : l'Insee situe le pic de risque de divorce autour de la cinquième année de mariage, précisément le moment où les projets deviennent des décisions.
Le premier bloc concerne les projets, et il est le plus souvent traité par des sous-entendus.
Aucune de ces questions n'appelle un engagement définitif. Elles appellent seulement une réponse honnête sur ce que chacun envisage aujourd'hui. Une intention n'est pas une promesse, et la confusion entre les deux explique pourquoi tant de couples évitent d'ouvrir ces sujets.
Leur particularité est qu'elles se répondent souvent d'elles-mêmes, par défaut, au moment où l'événement survient. Le premier qui parle décide.
Deuxième bloc, celui que les couples abordent le plus tard, alors que Karney et Bradbury relèvent que les couples les moins aisés citent les finances comme leur première source de conflit, devant la communication.
Qu'est-ce qui est commun, exactement, et à partir de quand ?
Contribuons-nous à parts égales ou en proportion de ce que chacun gagne, et qu'arriverait-il à cette règle si l'écart doublait ?
Que peut dépenser chacun sans avoir à en parler, et où passe cette limite ?
Que se passerait-il si l'un de nous perdait ses revenus pendant un an ?
Les travaux de Sophie Ponthieux pour l'Insee montrent que 63 % des couples français mettent la totalité de leurs revenus en commun. Presque aucun n'a répondu à ces quatre questions avant de le faire. Le choix des comptes se règle en général en trois minutes et engage dix ans.
Troisième bloc, le plus difficile à formuler, parce qu'il oblige chacun à admettre qu'il a des limites.
Qu'est-ce que je ne pourrais pas vivre indéfiniment, même en aimant beaucoup quelqu'un ?
Y a-t-il un sujet sur lequel je sais déjà que je ne changerai pas d'avis ?
Qu'est-ce que ma famille attend de nous, et suis-je prêt à décevoir cette attente ?
Quelle place tiennent, pour moi, les convictions dont je ne parle jamais parce qu'elles vont de soi ?
La question ne consiste pas à dresser la liste de ses exigences. Elle consiste à savoir lesquelles sont réellement fermes, ce que la plupart des gens ignorent jusqu'à ce qu'elles soient touchées. Une limite ne se connaît qu'une fois franchie, et c'est précisément ce qui rend l'exercice difficile.
Quatrième bloc, plus modeste, et il porte sur l'existant plutôt que sur l'avenir.
Quels sont les deux ou trois sujets qui reviennent chez nous depuis le début ?
Est-ce que nous les traitons comme des problèmes à résoudre, ou comme des différences avec lesquelles vivre ?
Lequel de ces sujets me paraîtrait insupportable si rien ne changeait pendant vingt ans ?
Cette dernière formulation est la plus utile, parce qu'elle sépare ce qui agace de ce qui use. Les deux se ressemblent beaucoup au bout de six mois, et plus du tout au bout de dix ans. Le mot supportable n'a pas la même valeur selon l'échelle de temps qu'on lui applique.
Reste à comprendre pourquoi ces questions arrivent si tard. Trois raisons, et aucune ne relève de la négligence.
La première est une norme. On est censé aimer quelqu'un, pas vérifier une compatibilité. Poser ces questions au début revient à avouer qu'on évalue, ce qui passe pour froid alors que tout le monde le fait en silence.
La deuxième est le coût du moment. Une fois la vie commune installée, ouvrir un de ces sujets ne ressemble plus à une discussion : cela ressemble à une remise en cause, avec un enjeu réel et une réponse attendue tout de suite.
La troisième est plus simple. Personne ne connaît ses propres réponses avant d'y avoir été confronté. Beaucoup découvrent ce à quoi ils tiennent au moment exact où on le leur demande.
Une quatrième raison, plus rarement dite, tient à ce que ces questions engagent celui qui les pose autant que celui qui répond. Demander à quelqu'un s'il veut des enfants suppose de savoir ce qu'on en pense soi-même.
Il n'existe donc pas de bon moment évident. Il existe seulement un intervalle, quelque part entre le début où la question paraît prématurée et la crise où elle devient un procès. Ceux qui le trouvent n'ont pas plus de chances que les autres. Ils ont simplement payé plus tôt une information que tous finissent par obtenir, comme le rappellent les moments où un couple se rompt et tout ce que les gens n'osent pas formuler au moment de choisir.
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