
Pendant des siècles, laisser deux jeunes gens choisir seuls a paru déraisonnable à la plupart des sociétés. Ce qu'un mariage engageait alors, ce que les familles cherchaient à sécuriser, et pourquoi ce système a fini par céder.
Commençons par le fait qui remet tout en place. Sur la longue durée, et dans la plupart des sociétés connues, le choix du conjoint n'a pas appartenu aux intéressés.
Ce n'est pas une exception exotique. C'est la règle, et le mariage d'amour est la nouveauté.
L'historienne Stephanie Coontz le documente dans Marriage, a History, publié en 2005. Sa thèse tient en une phrase : l'idée de se marier par amour aurait paru absurde à la plupart de nos ancêtres, et le basculement du mariage vers la sphère des sentiments date du XIXe siècle.
Avant cela, le mariage remplit d'autres fonctions. Il transmet, il allie, il sécurise. Le sentiment n'en est pas absent, mais il n'en est pas le fondement.
Pour comprendre le raisonnement des familles, il faut regarder ce qui se jouait matériellement.
Un mariage paysan liait deux exploitations. Il décidait de la répartition des terres, de la main-d'œuvre disponible, de la capacité à passer un hiver difficile. Un mariage d'artisan transmettait un atelier, une clientèle, un savoir-faire. Un mariage bourgeois combinait des capitaux.
Dans tous les cas, l'union engageait des gens qui n'y participaient pas : les parents vieillissants qu'il faudrait entretenir, les frères et sœurs dont la dot dépendait du patrimoine restant, les enfants à venir.
Tant que le mariage transmet un patrimoine, il n'appartient pas seulement à ceux qui se marient.
Les travaux de l'historienne Claire-Lise Gaillard sur le marché de la rencontre en France montrent à quel point ces considérations étaient explicites au XIXe siècle. La dot, les biens, les montants figuraient noir sur blanc dans les annonces matrimoniales et dans les dossiers des agences.
Écrire un chiffre n'avait alors rien de grossier. C'était l'information la plus utile qu'on pût donner, et l'omettre aurait fait perdre du temps à tout le monde.
Vu de cette place, confier une décision pareille à deux personnes de vingt ans, sur la foi de quelques mois d'attirance, paraissait imprudent.
Trois arguments revenaient, et ils méritent d'être exposés tels qu'ils se tenaient.
Le premier porte sur l'information. Les parents connaissaient les familles du voisinage, leur réputation, leur situation réelle, leurs dettes. Les jeunes gens ne connaissaient qu'une personne, et depuis peu.
Le deuxième porte sur la durée. On ne choisissait pas un partenaire pour trois ans, on choisissait une alliance pour deux générations. L'attirance paraissait un critère de trop court terme pour une décision aussi longue.
Le troisième porte sur les conséquences. Un mauvais mariage n'appauvrissait pas seulement les époux. Il pouvait ruiner une exploitation et compromettre l'avenir de plusieurs personnes.
Rien de tout cela ne suppose de l'indifférence envers les enfants. Les familles arrangeaient parce qu'elles jugeaient l'enjeu trop lourd pour être laissé au sentiment, ce qui est un raisonnement, pas une cruauté.
Le décrire sérieusement oblige aussi à en dire le prix, qui fut considérable.
Le système excluait sans appel. Il enfermait beaucoup de gens dans des vies qu'ils n'avaient pas choisies. Il produisait des unions malheureuses dont il n'existait presque aucun moyen de sortir, le divorce étant longtemps inaccessible en France.
Il pesait très inégalement selon le sexe et selon la position dans la fratrie. Une fille sans dot avait peu d'options ; un cadet non plus.
Ce Journal n'a pas à trancher entre les époques, et personne ne propose de revenir en arrière. Mais on ne comprend rien à ce système si on le réduit à une brutalité sans logique, pas plus qu'on ne le comprend en l'idéalisant.
L'effondrement ne vient pas d'un progrès des idées. Il vient d'un changement matériel.
Quand la richesse cesse d'être foncière et devient salariale, le mariage transmet beaucoup moins. Un salaire ne se lègue pas. L'enjeu patrimonial se réduit, et avec lui la légitimité de la famille à décider.
Les travaux de Quentin Lippmann et Khushboo Surana sur environ un million d'annonces matrimoniales datent précisément ce basculement dans le vocabulaire. En France, le lexique économique recule nettement à partir de la fin des années soixante, remplacé par un lexique de personnalité. Les auteurs relient cette évolution à l'indépendance économique croissante des femmes.
Le mouvement est donc récent, et il n'est pas universel. Dans le même corpus, l'Inde suit la trajectoire inverse sur la même période : la place des critères économiques y augmente à partir des années soixante-dix.
Reste une question qui intéresse directement ce Journal, et qui n'a rien de nostalgique.
L'enquête d'Alain Girard pour l'Ined, publiée en 1964 sous le titre Le choix du conjoint, montrait qu'au milieu du XXe siècle, en France, le choix du conjoint restait massivement déterminé par la proximité géographique et sociale. Le système formel avait reculé ; le tri, lui, continuait.
Les familles ne triaient pas sur l'attirance. Elles triaient sur ce qui se transmet et sur ce qui se partage : le rapport à la terre et à l'argent, la place de la religion, la manière de tenir une maison, ce qu'on doit à ses parents.
Autrement dit sur des valeurs, sans jamais employer le mot.
Ce travail-là, personne ne l'a repris quand le système a disparu. C'est ce que montrent la comparaison frontale des deux systèmes et ce qui reste de tri dans nos mariages d'amour. Le même constat vaut, sous une autre forme, pour le tri que les applications ont hérité sans le vouloir.
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