
L'écart de revenus entre conjoints ne s'explique pas d'abord par une différence de salaire à poste égal. Il se construit par la ségrégation des métiers, le temps partiel et surtout par l'arrivée du premier enfant, dont l'effet est mesuré et considérable.

Dans les couples, l'écart de revenus naît de plusieurs mécanismes : la ségrégation des métiers, le temps partiel et, surtout, l'arrivée du premier enfant. C'est ce dernier mécanisme qui pèse le plus lourd.
Le point de départ est un constat de l'Insee. À partir de l'enquête Revenus fiscaux et sociaux, qui porte sur plus de 55 000 ménages, l'institut établit que trois femmes sur quatre vivant en couple gagnent moins que leur conjoint.
L'écart moyen est considérable. Les femmes en couple percevaient un revenu individuel de 16 700 euros, contre 29 000 euros pour les hommes. La différence atteint 42 %.
À l'échelle du foyer, les femmes apportent en moyenne 36 % des revenus du couple. Neuf ans plus tôt, elles en apportaient 33 %.
La progression est réelle, mais lente. Elle tient surtout à la hausse du taux d'emploi féminin, passé de 70 % à 75 % sur la même période.
L'écart de revenus dans un couple ne se creuse pas à l'embauche, il se creuse à la naissance du premier enfant.
La première explication qui vient à l'esprit est la discrimination salariale directe. Elle existe et elle est mesurée. Elle ne représente pourtant qu'une petite part du total.
L'Insee décompose l'écart de revenu salarial entre femmes et hommes. Cet écart s'établissait à 21,8 % en 2024.
Une première part tient au volume de travail. Celui des femmes est inférieur de 9,1 % à celui des hommes : elles sont moins souvent en emploi sur l'année et occupent davantage de postes à temps partiel.
À temps de travail égal, l'écart demeure. En équivalent temps plein, il atteint encore 14 %. Et l'essentiel de cet écart s'explique par la ségrégation professionnelle : des métiers différents, des secteurs différents, un accès inégal aux postes les mieux rémunérés.
Pour un même emploi dans un même établissement, l'écart n'est plus que de 3,6 %.
Autrement dit, la part de l'écart qui sépare deux personnes faisant le même travail au même endroit représente environ un sixième du total. L'essentiel se joue avant : dans l'orientation, dans les métiers exercés, dans le nombre d'heures travaillées.
Cette décomposition a une conséquence directe sur la manière de lire le sujet.
Un couple qui se forme n'hérite pas d'une différence de traitement, il hérite de deux trajectoires professionnelles déjà distinctes.
Un travail de l'Insee publié en 2019 isole l'effet le plus déterminant. Il suit des salariés du secteur privé entre 2005 et 2015.
Cinq ans après la naissance du premier enfant, les mères perdent environ 25 % de leurs revenus salariaux par rapport à une trajectoire comparable sans enfant.
Leur salaire horaire baisse d'environ 5 % par enfant. Cette baisse persiste au moins cinq ans.
Du côté des pères, la même étude ne relève aucun écart significatif. Le revenu du travail et chacune de ses composantes restent pratiquement inchangés.
Ce résultat est le plus important de tout ce sujet.
Les données de l'Insee sur les couples le confirment par un autre chemin. La contribution des femmes au revenu du foyer passe de 39 % dans les couples sans enfant à 27 % dans ceux qui en ont trois ou plus.
Un second résultat de la même étude contredit l'idée d'un phénomène uniforme. L'effet de l'arrivée d'un enfant varie énormément selon la position dans la distribution des salaires.
Chez les 5 % de femmes les moins bien rémunérées, la baisse atteint 38 à 40 % après le premier enfant. Elle monte à 50 % au deuxième, puis à 57 % au troisième.
Chez les 5 % les mieux rémunérées, elle est presque nulle, de l'ordre de 5 à 7 %.
Pour les bas salaires, cette baisse se décompose en trois éléments : une réduction ou une cessation d'activité, une diminution du nombre de jours rémunérés, une baisse du nombre d'heures par jour.
Un dernier chiffre complète le tableau, et il va dans l'autre sens. Chez les hommes les mieux rémunérés, l'arrivée d'un enfant s'accompagne d'une hausse de 12 % de leur activité et de 17 % de leur revenu salarial.
Le même événement produit des effets opposés selon le sexe et selon le niveau de salaire.
La question se déplace donc d'un cran. L'écart de revenus n'est pas seulement une affaire de rapport entre les sexes. Il est aussi une affaire de position sociale, et les deux se cumulent.
Reste à voir ce que cette différence produit à l'intérieur du foyer.
Les enquêtes déclaratives donnent une réponse rassurante. Sophie Ponthieux, pour l'Insee, relève que la majorité des femmes et des hommes estiment que les décisions importantes se prennent de manière équilibrée dans leur couple.
Les mêmes données font pourtant apparaître une nuance. La liberté déclarée sur les dépenses personnelles augmente quand les revenus sont au moins partiellement séparés.
Le mot équilibre recouvre donc deux choses différentes : la manière dont les décisions se prennent, et la marge dont chacun dispose sans avoir à en parler.
Ce Journal ne porte aucun jugement sur la répartition des revenus dans un couple, qui ne regarde que les intéressés. Il note seulement trois choses. L'écart mesuré est important. Il a une cause identifiée. Et il est rarement discuté avant d'apparaître.
C'est le même décalage que celui décrit dans les questions qu'un couple se pose trop tard et dans ce que le choix des comptes révèle sans le dire.
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