Journal >
05.09.2026

Combien de désaccords un couple ne réglera jamais

Environ 69 % de ce dont un couple discute relève de problèmes qui ne se résolvent pas. Origine et portée réelle de ce chiffre, ce qu'il ne permet pas de conclure, et ce que les données françaises ajoutent au tableau.

6
Minutes de lecture

Une proportion qui circule partout

Un chiffre revient dans presque tout ce qui s'écrit sur les conflits de couple : 69 % des désaccords ne se résolvent pas.

Il vient des travaux de John Gottman, popularisés dans The Seven Principles for Making Marriage Work, publié en 1999, et fondés sur l'observation codée d'interactions filmées.

Le chiffre est solide dans ce qu'il décrit et fragile dans ce qu'on lui fait dire. Il vaut la peine de le déplier.

Environ deux tiers de ce dont un couple discute ne se règle pas, et cela vaut aussi pour les couples qui vont bien.

L'objet exact de la mesure

Elle porte sur la nature des sujets de conflit, pas sur la quantité de disputes ni sur leur gravité.

La distinction est binaire. Un problème soluble a une cause qu'on peut supprimer. Un problème perpétuel tient à une différence durable entre deux personnes, sur le rythme, l'ordre, l'argent, la famille ou le risque.

Sur cent sujets de désaccord recensés dans un couple, environ soixante-neuf appartiendraient à la seconde catégorie.

Deux précisions changent complètement la lecture de ce chiffre.

La première est qu'il ne distingue pas les couples heureux des autres. La proportion s'observe dans les deux cas, ce qui interdit d'en faire un signal d'alarme.

La seconde est qu'un problème perpétuel n'est pas nécessairement pénible. Beaucoup se vivent sous forme de plaisanteries installées et de renoncements réciproques admis depuis longtemps.

Le mot problème induit d'ailleurs en erreur. Dans le vocabulaire de ces travaux, il désigne un sujet de désaccord récurrent, pas une souffrance ni un dysfonctionnement.

Les limites, qu'il faut poser franchement

Trois réserves accompagnent ce chiffre, et ce Journal préfère les énoncer que les taire.

  • L'échantillon d'origine est nord-américain, urbain, et ne représente pas la diversité des situations françaises.
  • Le comptage dépend entièrement de la façon dont les sujets de désaccord sont découpés, or ce découpage est fait par les chercheurs.
  • Les modèles prédictifs issus de la même famille de travaux ont mal résisté à la vérification indépendante.

Sur ce dernier point, Kim, Capaldi et Crosby n'ont retrouvé que deux des vingt-deux processus affectifs testés en appliquant les modèles à un échantillon nouveau.

Une proportion descriptive et une équation prédictive n'ont pas le même statut. La première décrit ce qui a été observé, la seconde prétend annoncer, et c'est la seconde qui a échoué.

Rien dans cet article ne permet donc de dire ce qu'un couple deviendra.

Cette distinction entre décrire et prédire structure tout ce Journal. Un chiffre honnête raconte ce qui a été observé sur un groupe ; il ne dit rien d'une personne, et encore moins de son avenir.

Les données françaises, qui mesurent autre chose

Aucune enquête française ne reprend ce comptage, et il faut se tourner vers d'autres séries pour situer le phénomène.

L'Ined, à partir de l'enquête Épic menée auprès de 7 825 personnes de 26 à 65 ans, estime à environ 420 000 le nombre de séparations annuelles toutes formes d'union confondues. En 2014, ce total se répartissait en 260 000 unions libres, 129 000 mariages et 32 000 pacs.

L'Insee comptait de son côté 123 500 divorces en 2014, contre 155 253 en 2005.

Aucun de ces chiffres ne dit pourquoi les couples se séparent. Les enquêtes françaises mesurent des ruptures, pas des motifs, et les rares questions sur les raisons produisent des réponses trop dépendantes de la formulation.

Le contraste avec le chiffre américain est instructif. D'un côté un comptage fin des sujets de conflit sur un petit nombre de couples, de l'autre un comptage exhaustif des ruptures sans leur contenu.

Aucune des deux approches ne donne ce qu'on voudrait savoir : combien de couples se séparent sur une question indivisible plutôt que sur une accumulation.

Cette absence n'a rien d'accidentel. Interroger quelqu'un sur la cause de sa séparation produit une reconstruction faite après coup, et la réponse dépend autant du temps écoulé que de ce qui s'est réellement passé.

Un motif de rupture n'est pas un fait observable, c'est un récit, et les instituts statistiques évitent avec raison de le traiter comme une donnée.

La lecture utile de ces deux tiers

Reste ce que ce chiffre autorise à conclure, ce qui est plus modeste et plus intéressant qu'il n'y paraît.

Il établit que l'absence de résolution est l'état normal d'un couple, et non le signe d'un dysfonctionnement. Attendre que les désaccords disparaissent revient à attendre quelque chose que personne n'observe.

Il déplace aussi la question. Puisque la plupart des désaccords ne se règlent pas, ce qui compte n'est pas leur nombre mais leur nature : lesquels portent sur des questions divisibles, lesquels portent sur des questions qui ne le sont pas.

Le chiffre de 69 % ne fait aucun tri à l'intérieur des deux tiers. Il mélange le rapport au désordre et le désir d'enfant, qui n'engagent pas du tout la même chose.

Une même proportion recouvre donc des situations sans commune mesure, ce qui limite fortement l'usage qu'on peut en faire.

Construire une telle mesure supposerait de demander aux gens, sujet par sujet, ce qu'ils accepteraient d'abandonner. Aucune enquête publique ne pose ce type de question, et l'on comprend pourquoi : la réponse engage.

C'est ce tri-là, et lui seul, qui mériterait d'être mesuré. Aucune enquête ne le fait aujourd'hui, ce que confirment la comparaison des deux systèmes matrimoniaux et ce que quarante ans de recherche établissent sur la durée des couples.

Sources

Prêt ?

Lancez-vous

Dix minutes, et votre profil est fait. Vous pouvez scanner qui vous voulez dès maintenant, et vous le retrouverez dans l'application sans avoir à recommencer.

Aucun compte requis pour commencer.

Pas le temps maintenant ? Recevez le lien du test, vous le ferez quand vous voudrez.

Thank you! Your submission has been received!
Oops! Something went wrong while submitting the form.

Un seul email. Rien d'autre sans votre accord. Désinscription à tout moment.