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Les centres d'intérêt communs

La montgolfière et deux personnes qui aiment cet interet commun. Illium l'application de l'amour pour les célibataires et les couples.

Ce qu'elle mesure

L'hypothèse est ancienne et tient en une phrase : on aime ceux qui nous ressemblent. En psychologie, elle porte un nom, le paradigme de la similarité-attraction, et elle a été testée pendant soixante ans.

Donn Byrne l'établit en 1961 dans une série d'expériences devenues classiques. Plus la proportion d'opinions partagées avec un inconnu est élevée, plus cet inconnu est jugé sympathique, et la relation est presque linéaire.

Les applications appliquent cette idée aux goûts plutôt qu'aux opinions. Musique, cinéma, sport, cuisine, voyages, parfois les convictions politiques ou religieuses.

Une distinction traverse toute la littérature, et rien ne se comprend sans elle. La similarité réelle se mesure des deux côtés indépendamment, la similarité perçue est ce qu'une personne croit de l'autre.

Ces deux grandeurs portent le même nom courant et ne produisent pas du tout les mêmes effets. Tout le résultat de cette fiche tient dans leur écart.

Une précision de périmètre s'impose aussi. Les intérêts déclarés ne sont qu'une des formes de la ressemblance, aux côtés des opinions, des origines sociales et du niveau d'études.

La sociologie française observe d'ailleurs sur ces dernières une régularité forte et stable, alors même que les personnes concernées ne les formulent jamais comme des critères. Ce qui trie n'est pas toujours ce qui se coche.

Comment ça fonctionne

La loi de l'attraction de Byrne

Le protocole est resté à peu près le même pendant des décennies. Le participant remplit un questionnaire d'opinions, puis lit celui d'un inconnu, manipulé pour partager une proportion donnée de ses réponses, et évalue enfin sa sympathie pour cette personne.

Le résultat est d'une régularité remarquable. La sympathie monte avec la proportion d'accord, et Byrne en tire une formule qu'il appelle une loi de l'attraction.

Une caractéristique du protocole mérite pourtant d'être relevée, car elle décide de tout ce qui suit. Le participant ne rencontre jamais l'inconnu qu'il évalue. Il lit une fiche.

La mise en œuvre dans une application

Techniquement, les intérêts se traitent comme des étiquettes. On calcule un taux de recouvrement entre deux listes, souvent pondéré par la rareté : partager le goût d'un groupe confidentiel compte plus que partager le goût de la pizza.

Les systèmes plus récents ajoutent une couche sémantique qui rapproche des termes voisins, de sorte que la randonnée et le trail ne soient pas traités comme deux univers séparés.

Un choix de conception mérite d'être relevé, parce qu'il détermine tout le reste. Les listes proposées sont fermées : l'utilisateur coche parmi des étiquettes préexistantes plutôt que d'écrire ce qui compte pour lui.

Cette fermeture est nécessaire au calcul, puisqu'il faut un vocabulaire commun pour comparer deux profils. Elle rabote en revanche ce qui rendait un goût singulier, et deux personnes très différentes finissent avec les mêmes cases cochées.

Une contrainte pratique pèse toutefois sur toute la chaîne. Les utilisateurs déclarent peu d'intérêts, et ils les déclarent pour être vus, pas pour être mesurés. La liste est une vitrine.

Similarité réelle et similarité perçue

La grande méta-analyse de Montoya, Horton et Kirchner, publiée en 2008, a rassemblé 313 études et 460 tailles d'effet pour séparer les deux notions selon le contexte.

Le résultat est net et se lit en trois temps. La similarité réelle prédit l'attirance dans les études sans interaction, s'affaiblit dès qu'il y a un échange court, et cesse d'être significative dans les relations existantes. La similarité perçue, elle, prédit l'attirance dans les trois cas.

Une expérience de speed dating menée par Tidwell, Eastwick et Finkel en 2013 a confirmé le point en situation réelle. Sur 187 étudiants, 2 184 comptes rendus d'interaction et 26 caractéristiques mesurées, la similarité réelle ne prédit rien.

La similarité perçue, en revanche, prédit fortement l'intérêt romantique. La conclusion des auteurs est nette.

« La similarité réelle est faiblement et irrégulièrement liée à l'attirance romantique lors de rencontres initiales en face à face. La similarité perçue, elle, prédit l'attirance de façon fiable. » Tidwell, Eastwick et Finkel, 2013, traduit de l'anglais

C'est donc la croyance en la ressemblance qui produit l'attirance, davantage que la ressemblance elle-même. Le renversement est complet, et il est difficile à exploiter dans un produit.

Les forces

Le premier mérite des intérêts communs est conversationnel, et il ne faut pas le sous-estimer. Un goût partagé donne un sujet au premier message, qui est le problème pratique de tout début d'échange.

Le deuxième est qu'ils créent des occasions. Une passion commune, c'est du temps passé ensemble, et le temps partagé est la matière première de la relation.

Le troisième tient à la nature du contexte. L'effet de la similarité réelle est solide dans les études sans interaction, c'est-à-dire exactement dans la situation où se trouve une application : deux personnes qui lisent une fiche sans s'être rencontrées.

Pour déclencher un premier intérêt, l'hypothèse fonctionne. C'est ce qui explique sa présence dans presque toutes les interfaces, et ce n'est pas une erreur de conception.

Le quatrième mérite est humain. Personne ne se sent réduit par une liste de loisirs, alors qu'un type de personnalité ou un score de compatibilité engagent bien davantage l'image de soi.

Il y a enfin ceci, que les autres méthodes n'offrent pas. Un centre d'intérêt décrit quelque chose que les deux personnes feront réellement ensemble, et non une disposition intérieure.

Un dernier avantage tient à la vérifiabilité. Un goût annoncé se vérifie au premier rendez-vous, contrairement à un type de personnalité ou à un score de compatibilité, qui ne se démentent jamais tout à fait.

Quelqu'un qui prétend aimer la randonnée le prouve en trois heures de marche. Cette possibilité de démenti rapide est une propriété rare dans un profil de rencontre.

Les limites

La limite principale est celle du basculement, et elle se déduit directement des travaux cités plus haut. Ce qui prédit l'attirance sur une fiche cesse de la prédire dès qu'il y a une rencontre.

Trois faiblesses complémentaires méritent d'être distinguées, parce qu'elles n'ont pas les mêmes conséquences.

  • Les intérêts sont ce qu'une personne a de plus mouvant. Les goûts se déplacent bien plus vite en cinq ans que les priorités de vie, et un appariement fondé sur eux vieillit à la vitesse des modes.
  • Une liste déclarée est un signal, donc elle s'arrange. C'est l'inverse exact d'une mesure difficile à orienter : chacun sait quels goûts avantagent un profil, et les choisit en conséquence.
  • Le recouvrement des goûts ne dit rien de la direction d'une vie. Deux personnes peuvent partager la course à pied, le cinéma et la cuisine italienne, et se séparer sur la question des enfants.

Une conséquence pratique s'ensuit pour qui remplit un profil. Cocher davantage d'intérêts augmente les chances d'apparaître, sans améliorer la qualité de ce qui arrive ensuite.

C'est le genre d'incitation qui pousse tout le monde à s'élargir, jusqu'à ce que les listes ne distinguent plus personne. Le signal se dilue à mesure que chacun l'optimise.

Une quatrième difficulté est la plus gênante pour un produit. Le mécanisme qui fonctionne réellement, la similarité perçue, n'est pas calculable par une application.

Il se forme dans la tête de l'autre personne, après la rencontre, à partir d'impressions que personne ne saisit à l'avance. Une application peut au mieux le suggérer, en mettant les points communs en avant.

Reste un effet indésirable connu. Trier fortement sur les goûts déclarés resserre le vivier autour de milieux sociaux et culturels très homogènes, ce qui va à l'encontre de la promesse d'ouverture que les mêmes applications affichent.

Un biais de sélection travaille enfin contre le critère. Les goûts les plus affichés sur les profils sont ceux qui valorisent le mieux, le voyage, la cuisine, la musique, le sport, si bien qu'ils ne différencient plus grand monde.

Une remarque de calendrier complète le tableau. Les goûts se découvrent très bien en conversation, et un échange de dix minutes en apprend plus qu'une liste de vingt cases.

Les mesurer à l'avance apporte donc peu, puisque l'information arrive naturellement et sans effort dès le premier contact. Ce n'est pas le cas de tout ce qu'on peut vouloir savoir d'une personne.

En résumé

C'est une excellente amorce et un mauvais critère de fond. La distinction est nette dans les données, et elle est utile à connaître avant de cocher trente cases sur un profil.

Un goût commun sert à déclencher un échange, à donner une matière à un premier rendez-vous et à occuper du temps ensemble. Ce sont trois fonctions réelles.

Ce qu'il ne fait pas, c'est prédire la durée. La ressemblance des loisirs s'évapore comme critère au moment précis où les deux personnes se rencontrent, alors que c'est là que tout commence.

Il y a une manière juste de s'en servir, et elle est modeste. Un intérêt commun est un prétexte à se voir, et un prétexte à se voir est déjà beaucoup.

Il reste alors la question que la liste ne pose jamais : ces deux personnes veulent-elles la même chose de leurs dix prochaines années.

Pour aller plus loin

Les goûts disent ce qu'on aime faire. Ils ne disent pas ce qu'on est prêt à sacrifier, et c'est cette seconde question qui décide de la suite.

Les ruptures se jouent sur des arbitrages. La place des enfants, le rapport à l'argent, le poids de la famille, l'importance du travail, la fidélité, la liberté de mouvement.

Ces arbitrages sont connus des deux personnes dès le premier jour, mais ne se disent qu'au bout de plusieurs semaines, quand l'attachement rend la conversation coûteuse.

Une différence de nature les sépare des loisirs : ils sont beaucoup plus stables. Le modèle des valeurs de base de Shalom Schwartz décrit une structure de priorités validée dans des dizaines de pays, et un questionnaire de valeurs pour les couples a été publié en 2023 dans Personal Relationships. Comparer ces priorités ne prédit pas une histoire réussie : cela écarte celles qui n'avaient pas de suite possible.

Sources

  • R. Matthew Montoya, Robert Horton et Jeffrey Kirchner, « Is actual similarity necessary for attraction? A meta-analysis of actual and perceived similarity », Journal of Social and Personal Relationships, 25(6), 2008. Voir la méta-analyse
  • Natasha Tidwell, Paul Eastwick et Eli Finkel, « Perceived, not actual, similarity predicts initial attraction in a live romantic context », Personal Relationships, 20, 2013. Lire l'étude
  • Travaux d'Eli Finkel sur l'attirance interpersonnelle, dont le paradigme de la similarité. Consulter la bibliographie
  • Samantha Joel et al., « Machine learning uncovers the most robust self-report predictors of relationship quality across 43 longitudinal couples studies », PNAS, 2020. Lire l'étude
  • Shalom Schwartz, « An overview of the Schwartz theory of basic values », Online Readings in Psychology and Culture, 2012. Lire la synthèse
  • Danioni et al., questionnaire de valeurs pour les couples, Personal Relationships, 2023. Voir l'étude

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