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05.09.2026

Combien de personnes un critère écarte sans qu'on le voie

Un critère se juge rarement pour ce qu'il retire. Or les filtres se multiplient entre eux : cinq conditions anodines suffisent à vider un vivier. Ce que les données françaises permettent d'établir, et l'arithmétique que personne ne pose.

personnes qui marchent dans la rue et une barre se distingue bien et sépare deux groupes. Illium l'application de l'amour pour les célibataires et les couples.

Le calcul que personne ne fait

Un critère écarte toujours plus de personnes qu'on ne le croit, et on ne le voit pas. Les personnes écartées sont invisibles par construction : elles ne se manifestent jamais.

Quand quelqu'un ajoute une condition à sa recherche, il évalue ce qu'elle lui apporte. Il n'évalue presque jamais ce qu'elle lui retire.

Or ces conditions ne se comportent pas comme on l'imagine.

Les critères ne s'additionnent pas, ils se multiplient, et c'est pour cela qu'ils surprennent toujours.

Une arithmétique élémentaire

Le principe est celui des probabilités indépendantes. Il suffit à comprendre l'essentiel.

Partez d'un vivier entier. Appliquez des conditions qui en laissent chacune passer la moitié.

  1. Une condition : 50 % du vivier de départ
  2. Deux conditions : 25 %
  3. Trois conditions : 12,5 %
  4. Quatre conditions : 6 %
  5. Cinq conditions : environ 3 %

Cinq exigences parfaitement raisonnables suffisent donc à retirer 97 % du point de départ.

Cet ordre de grandeur explique une expérience très répandue : la sensation qu'il n'y a personne, alors que le vivier de départ était considérable. La personne n'a rien demandé d'extravagant. Elle a empilé cinq exigences ordinaires, et l'empilement a fait ce que l'arithmétique lui commandait.

Deux réserves s'imposent. Dans la vraie vie, les critères ne sont pas indépendants, et certains se recoupent largement, ce qui adoucit le calcul.

À l'inverse, la réciprocité l'aggrave. Il ne suffit pas que quelqu'un passe vos filtres : il faut aussi que vous passiez les siens. Cette seconde application est celle qu'on oublie systématiquement. C'est probablement la plus importante.

Une personne raisonne sur le vivier qu'elle voit. Jamais sur celui dont elle fait elle-même partie.

Les deux tris se produisent pourtant en même temps, de façon symétrique. Le nombre de rencontres possibles n'est donc pas le nombre de personnes acceptables à ses yeux. C'est l'intersection de deux ensembles construits indépendamment, toujours beaucoup plus petite que chacun des deux.

Les ordres de grandeur français

Les données françaises ne mesurent pas directement l'effet d'un filtre. Elles donnent la dispersion réelle des populations, ce qui revient à poser les termes du calcul.

Sur l'âge, l'Insee établit qu'en 2012 l'homme était l'aîné dans 56 % des couples. Les deux conjoints avaient moins d'un an d'écart dans 30 % des cas, et la femme était l'aînée dans 14 % des cas. L'écart moyen était de 2,5 ans.

Une tranche d'âge de trois ans est donc bien plus restrictive qu'elle n'en a l'air. Elle exclut une configuration sur deux parmi celles qui existent réellement dans le pays.

Sur le milieu, l'homogamie sociale mesurée par l'Insee en 2022 concerne près de quatre personnes en couple sur dix. Elle culmine à 50,7 % chez les cadres et à 59,6 % chez les femmes cadres.

Ces proportions ne sont pas des critères. Ce sont des résultats. Elles indiquent le degré de fermeture effectif d'un vivier social, indépendamment de toute intention.

Sur le diplôme, partager le même niveau multiplie par 1,8 la probabilité de former un couple socialement homogame. Un critère de niveau d'études n'ajoute donc pas un filtre nouveau. Il renforce un tri déjà largement à l'œuvre.

Le filtre qui coûte le plus cher

Parmi tous les filtres, un seul opère avant les autres et détermine leur effet : la distance. Elle ne trie pas des personnes, elle trie des territoires entiers.

Son coût varie du tout au tout selon l'endroit. Un rayon de vingt kilomètres autour d'une métropole laisse plusieurs centaines de milliers d'habitants. Le même rayon dans un canton peu dense peut laisser quelques dizaines de personnes de la tranche d'âge visée, avant même l'application du moindre autre critère.

C'est le seul filtre dont le réglage devrait être réexaminé quand la situation change. C'est presque toujours celui qu'on règle une fois pour toutes.

Sa particularité : son coût est entièrement extérieur à la personne visée.

Un rayon de recherche n'écarte pas des gens pour ce qu'ils sont. Il les écarte pour l'endroit où ils habitent.

Or l'endroit où l'on habite peut changer, et change souvent. Une part de ce que ce filtre retire n'est donc pas définitive, contrairement à tous les autres. Sur ce point, l'arithmétique est plus douce qu'elle n'en a l'air.

Elle est plus dure, en revanche, sur un point qu'on néglige toujours : le temps. Un filtre ne retire pas seulement des gens. Il retire des gens pendant une durée. Un rayon réglé pour trois mois et laissé en place trois ans finit par écarter plusieurs générations d'inscrits.

Les limites de ce décompte

La conclusion facile dirait que les gens ont trop de critères et devraient en retirer. Ce n'est pas notre rôle, et rien dans les données ne l'établit.

Le décompte établit autre chose, de plus intéressant. Ces filtres, si coûteux soient-ils, portent sur des informations qui prédisent mal ce qui va se passer.

L'étude d'Eastwick et Finkel, menée en 2008 auprès de 163 étudiants, n'a trouvé que trois corrélations significatives sur soixante-douze entre préférences annoncées et attirance ressentie.

Le tri est cher, et il porte sur les mauvaises variables.

Un fait remet enfin ces calculs à leur place. Selon l'Ined, 24 % des premiers couples formés entre 2020 et 2024 se sont rencontrés en ligne, donc à travers ces filtres. Ces couples existent.

24 %des premiers couples formés entre 2020 et 2024 se sont rencontrés en ligne.Ined

Les critères ne disent rien de ce qui se passe une fois que deux personnes se parlent.

Les critères réduisent le vivier. Ils ne l'annulent pas.

C'est bien pour cela que la question de leur utilité réelle mérite d'être posée, et que la pauvreté des informations disponibles au moment de trier reste le vrai sujet.

Sources

Insee Première n° 1613, Fabienne Daguet, De plus en plus de couples dans lesquels l'homme est plus jeune que la femme, 2016, données 2012

Insee, Erwan Pouliquen, Dans quatre couples sur dix, les deux conjoints appartiennent au même groupe social, France, portrait social, 2023, données Enquêtes Emploi 2021-2022

Ined, Les futurs couples se rencontrent plus souvent en ligne et moins souvent lors d'événements festifs, à partir de l'enquête Erfi2

Paul Eastwick et Eli Finkel, Sex Differences in Mate Preferences Revisited, Journal of Personality and Social Psychology, vol. 94, 2008

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