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05.09.2026

Quarante ans de recherche sur les lieux de rencontre

La France dispose d'une des meilleures séries au monde sur les lieux de rencontre du conjoint, construite par l'Ined depuis 1984. Ce que quatre décennies de travaux ont établi, les résultats qui ont tenu, et les questions restées ouvertes.

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Une série française exceptionnelle

Depuis 1984, la sociologie française mesure les lieux de rencontre du conjoint. Peu de pays disposent d'une série aussi ancienne et aussi continue.

Tout part d'une enquête de l'Institut national d'études démographiques consacrée à la formation du couple, lancée en 1984. Ses résultats ont été analysés par Michel Bozon et François Héran.

D'autres dispositifs l'ont prolongée. D'abord Contexte de la sexualité en France, en 2006, menée avec l'Inserm auprès de 12 364 personnes de 18 à 69 ans. Puis les enquêtes Erfi.

Quatre décennies de travaux permettent ainsi de suivre une pratique sociale sur soixante ans de rencontres. Leur conclusion tient en une ligne.

Quarante ans de travaux ont établi une chose : le lieu de rencontre se déduit de la position sociale.

Le résultat fondateur de 1988

En 1988, Bozon et Héran publient un article dans la revue Population. Il pose la structure qui organise encore tout le champ.

Premier geste : classer les scènes de rencontre non par leur ambiance, mais par leurs conditions d'accès. Cela donne trois familles : les lieux publics ouverts, les lieux réservés et les lieux privés.

Second geste : montrer que la répartition entre ces trois familles varie fortement selon le groupe social. Et de manière très ordonnée.

Chez les agriculteurs, la part des rencontres en lieu public atteignait 66 %, contre 18 % en lieu réservé et 16 % en lieu privé. Les cadres du secteur privé se situaient à l'opposé, avec une nette prédominance des lieux privés : réunions de famille, soirées entre amis.

Famille 1Lieux publics ouverts66 % des rencontres chez les agriculteurs.
Famille 2Lieux réservés18 % des rencontres chez les agriculteurs.
Famille 3Lieux privés16 % chez les agriculteurs. Nettement dominants chez les cadres du secteur privé.
Bozon et Héran, revue Population, 1988, enquête Ined de 1984.

Ce résultat dépasse son objet. Il montre qu'une pratique vécue comme intime et hasardeuse obéit à une régularité sociale mesurable.

La méthode compte aussi. Ces travaux n'interrogent pas les gens sur leurs préférences : ils enregistrent où la rencontre a eu lieu. Ils contournent ainsi une bonne partie des biais de déclaration.

Une position dans l'espace social se lit dans un fait objectif, et non dans une opinion sur soi-même.

L'Ined présente aujourd'hui ces données sous forme d'un graphique en triangle. Il précise lui-même qu'il s'agit d'un support pédagogique, et non d'un état actuel de la société française.

L'enquête de 2006, confirmation et précision

Vingt ans plus tard, l'enquête Contexte de la sexualité en France permet à Bozon et Rault de vérifier ces résultats sur un échantillon beaucoup plus large.

La structure sociale tient. 27 % des diplômés du supérieur ont rencontré leur conjoint à l'université, contre 44 % de rencontres en espaces publics ouverts chez les moins diplômés.

La répartition d'ensemble se précise : soirées entre amis 18 %, études 15 %, lieux publics 15 %, boîtes de nuit 11 %, travail 10 %, bal 4 %.

L'enquête ajoute une dimension absente en 1984 : celle du sexe. Les études représentent 39 % des rencontres du premier partenaire chez les hommes, contre 25 % chez les femmes.

Elle documente enfin l'effondrement des lieux festifs. Le bal passe d'environ 25 % des rencontres dans les années soixante à 1 % au début des années deux mille.

Sur internet, l'enquête de 2006 ne relève que 2 % de couples formés dans la première moitié des années deux mille. Ce chiffre a été mesuré au moment où l'on annonçait déjà une révolution. Il mérite d'être gardé en mémoire.

Les travaux récents, et ce qu'ils ont révisé

Les enquêtes les plus récentes de l'Ined prolongent la série. Elles corrigent aussi une partie du tableau.

Les rencontres en ligne concernent désormais 24 % des premiers couples ayant commencé à cohabiter entre 2020 et 2024, contre 2 % vingt ans plus tôt.

24 %des premiers couples ayant commencé à cohabiter entre 2020 et 2024 se sont rencontrés en ligne.Ined

Les études supérieures montent de 10 % dans les années soixante à 20 % aujourd'hui. Cela confirme la thèse du déplacement vers les lieux réservés.

Un résultat révise en revanche une attente. Les rencontres par l'intermédiaire d'amis sont passées de 16 % à 26 % entre les années soixante et les années deux mille. Elles redescendent à 19 %, et ce reflux a commencé avant 2020.

La comparaison européenne, également récente, montre des écarts marqués : de 14 % de rencontres en ligne en Croatie à 27 ou 29 % aux Pays-Bas et au Danemark.

Ces travaux confirment donc la structure établie en 1988. Ils documentent aussi une recomposition complète des lieux à l'intérieur de cette structure.

Cette combinaison est le résultat le plus intéressant de la période. Le résultat social, lui, est mesuré par l'Insee : près de quatre personnes en couple cohabitant sur dix vivent avec quelqu'un du même groupe social.

Tous les moyens ont changé, et le résultat social est resté stable.

Trois questions que la recherche laisse ouvertes

Ces quarante ans de recherche n'ont pas tout réglé. Mieux vaut le dire que le passer sous silence.

1La causalitéLes enquêtes établissent des associations entre position sociale et lieu de rencontre. Elles ne peuvent pas isoler ce qui relève de la contrainte et ce qui relève de la préférence.
2Les tentativesCes enquêtes comptent les couples formés, jamais les rencontres qui n'ont pas abouti. Le dénominateur reste entièrement dans l'ombre.
3Les dispositifs en ligneAucune enquête publique française ne permet de savoir comment ils trient réellement, faute d'accès aux données des services concernés.

Cette dernière lacune est la plus gênante pour comprendre la période actuelle. Et elle ne dépend pas des chercheurs. On la retrouve dans ce que les critères déclarés ne mesurent pas et dans la difficulté à chiffrer ce qui se joue avant la rencontre.

Sources

Michel Bozon et François Héran, La découverte du conjoint. Les scènes de rencontre dans l'espace social, revue Population, 1988, enquête Ined de 1984

Michel Bozon et François Héran, La formation du couple, Ined et La Découverte

Michel Bozon et Wilfried Rault, Où rencontre-t-on son premier conjoint ?, Population et Sociétés n° 496, Ined, janvier 2013, enquête Contexte de la sexualité en France, 12 364 personnes

Ined, Les futurs couples se rencontrent plus souvent en ligne et moins souvent lors d'événements festifs, enquête Erfi2

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