
La France dispose d'une des meilleures séries au monde sur les lieux de rencontre du conjoint, construite par l'Ined depuis 1984. Ce que quatre décennies de travaux ont établi, les résultats qui ont tenu, et les questions restées ouvertes.
Peu de pays disposent d'une mesure aussi ancienne et aussi continue des lieux de rencontre du conjoint.
L'Institut national d'études démographiques a lancé en 1984 une enquête consacrée à la formation du couple, dont les résultats ont été analysés par Michel Bozon et François Héran.
Cette enquête a été prolongée par d'autres dispositifs : Contexte de la sexualité en France en 2006, menée avec l'Inserm auprès de 12 364 personnes de 18 à 69 ans, puis les enquêtes Erfi.
Quatre décennies de travaux permettent donc de suivre une pratique sociale sur soixante ans de rencontres.
Quarante ans de travaux ont établi une chose : le lieu de rencontre se déduit de la position sociale.
L'article publié par Bozon et Héran dans la revue Population en 1988 pose la structure qui organise encore tout le champ.
Il propose de classer les scènes de rencontre non par leur ambiance mais par leurs conditions d'accès, ce qui donne trois familles : les lieux publics ouverts, les lieux réservés et les lieux privés.
Il établit ensuite que la répartition entre ces trois familles varie fortement selon le groupe social, et de manière très ordonnée.
Chez les agriculteurs, la part des rencontres en lieu public atteignait 66 %, contre 18 % en lieu réservé et 16 % en lieu privé.
Les cadres du secteur privé se situaient à l'opposé, avec une nette prédominance des lieux privés, réunions de famille et soirées entre amis.
Ce résultat a une portée qui dépasse son objet. Il montre qu'une pratique vécue comme intime et hasardeuse obéit à une régularité sociale mesurable.
La méthode employée mérite elle aussi d'être notée. Plutôt que d'interroger les gens sur leurs préférences, ces travaux enregistrent où la rencontre a eu lieu, ce qui contourne une bonne partie des biais de déclaration.
Une position dans l'espace social se lit ainsi dans un fait objectif, et non dans une opinion sur soi-même.
L'Ined présente aujourd'hui ces données sous forme d'un graphique en triangle, en précisant lui-même qu'il s'agit d'un support pédagogique et non d'un état actuel de la société française.
Vingt ans plus tard, l'enquête Contexte de la sexualité en France permet à Bozon et Rault de vérifier ces résultats sur un échantillon beaucoup plus large.
La structure sociale tient. 27 % des diplômés du supérieur ont rencontré leur conjoint à l'université, contre 44 % de rencontres en espaces publics ouverts chez les moins diplômés.
La répartition d'ensemble se précise : soirées entre amis 18 %, études 15 %, lieux publics 15 %, boîtes de nuit 11 %, travail 10 %, bal 4 %.
L'enquête ajoute une dimension absente en 1984, celle du sexe. Les études représentent 39 % des rencontres du premier partenaire chez les hommes contre 25 % chez les femmes.
Elle documente enfin l'effondrement des lieux festifs, avec un bal passé d'environ 25 % dans les années soixante à 1 % au début des années deux mille.
Sur internet, l'enquête de 2006 ne relève que 2 % de couples formés dans la première moitié des années deux mille. Ce chiffre, mesuré au moment où l'on annonçait déjà une révolution, mérite d'être gardé en mémoire.
Les enquêtes les plus récentes de l'Ined prolongent la série et corrigent une partie du tableau.
Les rencontres en ligne concernent désormais 24 % des premiers couples ayant commencé à cohabiter entre 2020 et 2024, contre 2 % vingt ans plus tôt.
Les études supérieures montent de 10 % dans les années soixante à 20 % aujourd'hui, ce qui confirme la thèse du déplacement vers les lieux réservés.
Un résultat révise en revanche une attente. Les rencontres par l'intermédiaire d'amis, passées de 16 % à 26 % entre les années soixante et les années deux mille, redescendent à 19 %, et ce reflux a commencé avant 2020.
La comparaison européenne, également récente, montre des écarts marqués : de 14 % de rencontres en ligne en Croatie à 27 ou 29 % aux Pays-Bas et au Danemark.
Ces travaux confirment donc la structure établie en 1988 tout en documentant une recomposition complète des lieux à l'intérieur de cette structure.
Cette combinaison est le résultat le plus intéressant de la période. Tous les moyens ont changé, et le résultat social mesuré par l'Insee, avec 38,5 % d'homogamie chez les personnes en couple cohabitant, est resté stable.
Reste à dire ce que ces quarante ans n'ont pas réglé, ce qui vaut mieux que de le passer sous silence.
La première question porte sur la causalité. Les enquêtes établissent des associations entre position sociale et lieu de rencontre, sans pouvoir isoler ce qui relève de la contrainte et ce qui relève de la préférence.
La deuxième porte sur les tentatives. Ces enquêtes comptent les couples formés, jamais les rencontres qui n'ont pas abouti, ce qui laisse entièrement dans l'ombre le dénominateur.
La troisième porte sur les dispositifs en ligne. Aucune enquête publique française ne permet de savoir comment ils trient réellement, faute d'accès aux données des services concernés.
Cette dernière lacune est la plus gênante pour comprendre la période actuelle, et elle ne dépend pas des chercheurs. On la retrouve dans ce que les critères déclarés ne mesurent pas et dans la difficulté à chiffrer ce qui se joue avant la rencontre.
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