
Se marier par amour est une idée du XIXe siècle qui n'est devenue une pratique majoritaire qu'au XXe. Chronologie du basculement français, des textes qui l'ont accompagné, et de ce qui l'a réellement provoqué.

Le mariage d'amour est devenu la norme en deux temps. L'idée s'impose au XIXe siècle ; la pratique ne devient majoritaire en France qu'au XXe siècle, à la fin des années soixante.
Cette idée paraît si évidente qu'on la croit intemporelle. Elle est récente. Et son adoption a été lente.
Stephanie Coontz le documente dans Marriage, a History, paru en 2005. Sa thèse est nette : se marier par amour aurait paru absurde à la plupart de nos ancêtres. Selon elle, le mariage n'est entré dans la sphère des sentiments qu'au XIXe siècle.
Encore faut-il distinguer deux choses que la chronologie confond souvent : l'apparition de l'idée, et son adoption majoritaire.
Le mariage d'amour a mis un siècle et demi à passer de l'idée à la pratique majoritaire.
Le basculement intellectuel se joue au XIXe siècle. Il est d'abord littéraire et bourgeois.
Le roman s'empare du sentiment amoureux comme motif central. La poésie romantique l'érige en valeur suprême. Une idée circule : une union sans amour serait un mensonge. Le siècle précédent l'aurait pourtant tenue pour une organisation raisonnable.
Coontz relève le paradoxe de ce moment. Le mariage se met à prospérer comme relation personnelle au moment même où il s'affaiblit comme institution.
Ce déplacement reste pourtant théorique pour l'essentiel de la population.
Les travaux de Quentin Lippmann et Khushboo Surana, menés sur environ un million d'annonces, confirment cette persistance. En France, le vocabulaire économique reste dominant jusqu'à la fin des années soixante.
Cent cinquante ans séparent donc la victoire de l'idée de celle de la pratique.
Ce décalage invite à la prudence. On ne peut pas lire les œuvres d'une époque comme le témoignage de ses mœurs.
Un roman qui célèbre l'amour dit ce qui manque à son public, pas ce qu'il vit.
Au XXe siècle, trois transformations matérielles font céder le système. Aucune n'est de l'ordre des idées.
Ce troisième facteur est celui que Lippmann et Surana relient explicitement au recul du lexique économique dans les annonces occidentales.
Le droit accompagne ce mouvement plutôt qu'il ne le provoque. Le code civil pose que le mariage requiert le consentement des époux. L'absence de consentement est une cause de nullité.
L'âge minimum, lui, a mis longtemps à s'aligner. Il n'a été porté à dix-huit ans pour les deux sexes qu'en 2006.
Cette date surprend souvent. Elle rappelle que l'alignement complet du droit sur la norme du choix individuel est très récent. Il s'est fait par étapes, longtemps après que la pratique eut changé.
Un détail de vocabulaire complète le tableau. Dans le corpus de Lippmann et Surana, le lexique économique ne disparaît pas d'un coup. Il décline sur une vingtaine d'années, remplacé peu à peu par des mots de personnalité et de goût.
Ce glissement lent ressemble à celui du droit.
Une norme sociale ne se renverse pas sur décision, elle s'érode.
La génération qui la traverse ne s'aperçoit de rien.
La question posée par le titre n'admet donc pas de date unique. Selon qu'on regarde les romans, les annonces, les enquêtes ou les textes de loi, on obtient le XIXe siècle, la fin des années soixante, 1964 ou 2006.
Un document mesure où en était réellement la France quand le mariage d'amour triomphait dans les esprits.
En 1964, Alain Girard publie pour l'Ined Le choix du conjoint, une enquête devenue classique. Son résultat contredit le récit du choix libre.
À cette date, le choix du conjoint en France reste massivement déterminé par la proximité géographique et sociale. On épouse quelqu'un de son quartier, de son milieu, de son monde professionnel.
Le résultat frappe d'autant plus que les intéressés se vivaient comme parfaitement libres. Personne ne leur avait imposé qui que ce soit. Le tri s'était opéré en amont, par la géographie et par les fréquentations.
La disparition de l'arrangement formel n'avait donc pas produit un choix ouvert. Elle avait produit un choix contraint autrement, sans que personne ait à s'en expliquer.
Trois enseignements se dégagent. Ils débordent largement le sujet.
Le premier est une leçon de prudence. Une pratique majoritaire pendant des millénaires a cédé en un siècle, sous l'effet de transformations économiques. Rien n'indique que la configuration actuelle soit un point d'arrivée.
Le deuxième porte sur le décalage entre les discours et les pratiques. L'idée du mariage d'amour a précédé sa réalisation d'un siècle et demi. Un tel écart doit rendre prudent devant tout récit qui présente une norme récente comme naturelle.
Le troisième est le plus utile. Ce n'est pas le sentiment qui a fait tomber l'arrangement, c'est l'économie.
Reste à savoir ce que la disparition du tri collectif a laissé sans repreneur. C'est la question que traite la comparaison des deux systèmes, et qu'on retrouve dans ce que les couples découvrent trop tard aujourd'hui.
Dix minutes, et votre profil est fait. Vous pouvez scanner qui vous voulez dès maintenant, et vous le retrouverez dans l'application sans avoir à recommencer.
Pas le temps maintenant ? Recevez le lien du test, vous le ferez quand vous voudrez.
Un seul email. Rien d'autre sans votre accord. Désinscription à tout moment.