
Un lieu de rencontre n'est pas un décor mais un dispositif de sélection. La sociologie française en distingue trois familles depuis 1988, et chacune impose ses conditions d'entrée, sa durée d'exposition et la présence ou non de tiers.

Un lieu de rencontre n'est pas un décor. C'est un dispositif qui décide qui peut croiser qui, bien avant que deux personnes se voient.
La conversation ordinaire le traite pourtant comme un simple cadre : un café, une salle, un bureau, une application.
Or le cadre n'est pas neutre. Il fixe qui peut entrer, combien de temps on y reste, ce qu'on peut y dire et devant qui.
Deux personnes ne se croisent jamais dans le vide.
Elles se croisent dans un dispositif. Et ce dispositif a déjà filtré l'une et l'autre avant qu'elles se voient.
En 1988, Michel Bozon et François Héran ont proposé une classification qui sert encore de référence. Ils l'ont bâtie à partir de l'enquête Ined de 1984.
Elle distingue trois types de scènes de rencontre. Le classement ne repose pas sur l'ambiance, mais sur les conditions d'accès.
Ces trois familles ne se distinguent donc pas par ce qui s'y passe. Elles se distinguent par la manière dont on y entre.
Trois propriétés varient d'une famille à l'autre. Elles décident de presque tout.
La première est la sélection à l'entrée. Elle est nulle dans un lieu public, forte dans un lieu réservé, totale dans un lieu privé où quelqu'un a choisi les invités.
La deuxième est la durée d'exposition. Un croisement dans la rue dure quelques secondes. Une année universitaire dure neuf mois, un emploi dure des années.
La troisième est la présence de tiers. Dans un lieu privé, tout le monde se connaît : l'observation y est facile et le refus coûteux. Dans un lieu public, personne ne connaît personne, ce qui inverse exactement les deux termes.
Ces trois propriétés fonctionnent en sens contraire.
Aucun dispositif connu ne fournit les deux à la fois.
C'est la contrainte de fond de tout ce sujet. Un exemple la rend évidente.
Une rame de métro rassemble une population extraordinairement variée pendant huit minutes, sans témoins communs et sans lendemain. Elle produit une diversité maximale et une information nulle.
Un service de bureau, à l'inverse, réunit quinze personnes triées par le même concours pendant cinq ans. L'information y est considérable, la diversité presque inexistante.
L'Ined illustre cette classification par un graphique devenu classique. Présenté sous forme de triangle, il donne à chaque groupe social une position.
L'écart entre les groupes y est considérable. Chez les agriculteurs, la part des rencontres en lieu public atteignait 66 % dans l'enquête de 1984, contre 18 % en lieu réservé et 16 % en lieu privé.
À l'autre extrémité, les cadres du secteur privé se rencontraient majoritairement dans des lieux privés : réunions de famille, soirées entre amis. Les milieux les plus diplômés privilégiaient, eux, les lieux réservés à codes stricts.
Ces données datent de 1984. L'Ined précise lui-même que ce graphique est présenté à titre pédagogique. La structure qu'il décrit, elle, n'a pas été démentie.
L'enquête de 2006 la retrouve : 27 % des diplômés du supérieur ont rencontré leur conjoint à l'université, contre 44 % de rencontres en espaces publics ouverts chez les moins diplômés.
Le lieu n'est donc pas un choix personnel.
Il est en grande partie déterminé par la position sociale, avant même qu'il soit question de préférences.
Reste à classer les dispositifs apparus après cette typologie. Ce n'est pas immédiat.
Une application ressemble à un lieu public. L'entrée y est libre, la population y est théoriquement très large, et personne ne connaît personne.
Elle ressemble aussi à un lieu réservé. Un abonnement, des filtres de recherche et un tri technique déterminent qui apparaît à qui.
Elle ne ressemble en rien à un lieu privé. Aucun tiers ne connaît les deux personnes ni n'engage sa réputation sur la mise en relation.
Le mot lieu devient d'ailleurs discutable dans ce cas. Il n'y a ni durée d'exposition, ni observation d'un comportement, ni témoins. Aucune des trois propriétés qui font qu'un lieu produit de l'information sur les gens n'est présente.
La typologie de 1988 n'avait évidemment pas prévu ce cas. Elle n'a pas été conçue pour lui. Elle garde pourtant son utilité, précisément parce qu'elle oblige à poser la question des conditions d'accès plutôt que celle de l'ambiance.
Posée à une application, cette question donne une réponse instructive. L'accès y est libre, l'exposition y est nulle, et le tri s'y opère par un moyen que personne d'extérieur ne peut examiner.
Ce classement incertain n'est pas un détail théorique. Il explique pourquoi les régularités sociales mesurées par l'Insee, avec une homogamie qui concerne près de quatre personnes en couple cohabitant sur dix, n'ont pas bougé malgré l'arrivée massive de ces services, comme le montrent ce que le tri des applications ne mesure pas et la manière dont les critères se fabriquent.
Dix minutes, et votre profil est fait. Vous pouvez scanner qui vous voulez dès maintenant, et vous le retrouverez dans l'application sans avoir à recommencer.
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