
Un critère semble venir de soi. Il vient en réalité du milieu d'origine, des relations passées, de l'entourage et de l'interface qui a demandé de le formuler. Description d'une fabrication, sans conseils ni recettes.
Il n'y a dans cet article aucune méthode pour se doter de meilleurs critères, ni pour s'en débarrasser.
Décrire une fabrication n'apprend pas à la contrôler, et le Journal ne distribue pas de conseils sur la façon de mener sa vie amoureuse.
Ce qui suit décrit quatre sources. Une seule est visible depuis l'intérieur, et c'est celle qui compte le moins. Un critère paraît personnel parce qu'on ne se souvient pas de l'avoir reçu.
La première source précède la conscience qu'on en a. Elle tient à la manière dont une famille et un milieu définissent ce qui va de soi.
Tout un fond d'évidences s'installe sans jamais être discuté.
Rien de tout cela ne se formule comme un critère. C'est le fond sur lequel une personne évalue les autres, et il est d'autant plus efficace qu'il n'a jamais été discuté.
Quelqu'un élevé dans une famille où l'on ne parle jamais d'argent trouvera indélicat qu'on aborde le sujet trop tôt. Sans jamais considérer qu'il applique là un critère.
L'effet agrégé se lit dans les données. Selon l'Insee, en 2022, 38,5 % des personnes en couple cohabitant vivaient avec quelqu'un de la même classe d'emploi, et partager le même niveau de diplôme multiplie par 1,8 la probabilité d'homogamie sociale.
Il n'existe aucune case à cocher correspondante. Le résultat est pourtant d'une stabilité remarquable.
La deuxième source est plus consciente, et plus racontable. Chaque relation qui se termine laisse une clause.
Le mécanisme est presque toujours le même. La difficulté qui a fait échouer une histoire devient une condition d'entrée pour la suivante.
La personne ne dit pas qu'elle a souffert d'un désaccord sur les projets. Elle dit qu'elle cherche quelqu'un qui sait ce qu'il veut. Le critère est né d'une expérience unique et il est appliqué à tout le monde.
Cette source explique la longueur croissante des listes au fil des années. Elle explique aussi leur précision parfois déconcertante : un critère très spécifique est presque toujours la trace d'un épisode précis, jamais le fruit d'une réflexion générale.
Elle a une autre propriété, moins visible. Un critère né d'une seule expérience est généralisé à partir d'un seul cas, ce qui est la définition d'un échantillon insuffisant.
La personne ne le sait pas. Le souvenir est vif, la démonstration semble faite. Une seule mauvaise expérience produit ainsi une règle qui s'appliquera à des milliers de gens, dont aucun n'a de rapport avec celui qui l'a inspirée.
La troisième source est la moins étudiée, et probablement pas la plus faible. Un critère se fabrique aussi dans la conversation avec les amis, la famille, les collègues, par un jeu d'approbations et de silences.
Présenter quelqu'un à ses proches revient à soumettre un choix à une évaluation.
Les réactions, même bienveillantes, enseignent ce qui passe et ce qui ne passe pas dans un groupe donné. Un enthousiasme un peu trop appuyé sur un détail. Une remarque sur un métier. Un silence poli après une présentation. Chacun de ces signaux se dépose et informera le choix suivant.
Ce mécanisme est puissant parce qu'il n'est jamais contesté. Personne ne dira jamais avoir écarté quelqu'un pour éviter une conversation gênante avec sa famille. L'anticipation de cette conversation fait pourtant partie du calcul de beaucoup de gens.
Il opère d'ailleurs bien avant toute présentation. Il suffit d'avoir vu comment un proche a été accueilli, ou comment un choix a été commenté, pour intégrer la leçon sans qu'elle ait jamais été formulée.
Le critère se transmet alors par l'exemple d'un autre. Efficace, et parfaitement invisible à celui qui l'applique.
Cette source a une conséquence géographique rarement notée. Quand quelqu'un s'éloigne de son milieu d'origine, une partie de ces critères cesse d'être renforcée. Ils ne disparaissent pas, mais plus rien ne les entretient, et certains s'effacent au bout de quelques années.
La quatrième source est récente, et elle a une propriété que les trois autres n'ont pas : elle oblige à écrire.
Un formulaire d'inscription demande une tranche d'âge et un rayon. Il faut répondre. La personne produit un chiffre, souvent au jugé, parfois par imitation de ce qu'elle croit normal.
Ce chiffre a été inventé en trois secondes. Il va trier pendant des années.
L'interface ne se contente donc pas d'enregistrer un critère préexistant. Elle le fait exister. Avant qu'on demande à quelqu'un s'il accepte une différence d'âge de sept ans, la question ne se posait pas sous cette forme. C'est l'un des aspects qu'examine la sociologie des sites de rencontres, notamment dans les travaux consacrés à ce que ces plateformes font à l'homogamie sociale.
Cette mise par écrit a un effet secondaire mesurable en creux. Les critères écrits deviennent les seuls dont on discute, alors que ce sont probablement les moins déterminants.
L'étude d'Eastwick et Finkel de 2008, qui a comparé chez 163 étudiants les portraits du partenaire idéal décrits à l'avance et l'attirance réellement éprouvée ensuite, n'a trouvé que trois corrélations significatives sur soixante-douze.
Ce qu'on formule et ce qui décide sont deux choses différentes. Y compris quand on est sincère.
Une liste de critères se lit donc mieux comme une biographie que comme un cahier des charges. D'où l'intérêt de la distinction entre préférence, critère et ligne rouge, et sa parenté avec le mécanisme d'usure décrit à propos des applications.
Dix minutes, et votre profil est fait. Vous pouvez scanner qui vous voulez dès maintenant, et vous le retrouverez dans l'application sans avoir à recommencer.
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