
Durée, stabilité, satisfaction : la conversation courante confond trois mesures que la recherche sépare depuis les années 1990. Un couple peut être stable et malheureux, ou heureux et bref, et les statistiques n'en comptent qu'une.
Demander ce qui fait qu'un couple tient suppose qu'on sache ce que tenir veut dire. Or le mot recouvre trois choses que la recherche sépare soigneusement depuis les années quatre-vingt-dix.
La distinction n'est pas académique. Elle décide de ce qu'on mesure, donc de ce qu'on peut conclure.
Les statistiques comptent les couples qui restent, jamais les couples qui vont bien.
C'est la définition la plus simple, et la seule qui produise des chiffres solides. Un couple dure ou ne dure pas, et l'on peut compter.
L'Insee peut ainsi établir qu'en 2014, la durée moyenne d'un mariage au moment du divorce s'établissait autour de quinze ans, une valeur stable depuis 2008. Ou que le risque de rupture culmine vers la cinquième année.
Sa limite saute aux yeux. La durée additionne des situations sans rapport : le couple qui s'entend bien depuis trente ans et celui qui cohabite depuis dix ans sans plus rien partager comptent pareil.
Elle traite aussi le veuvage comme une fin, ce qu'il est administrativement et ce qu'il n'est pas humainement.
Toute affirmation fondée sur la seule durée hérite donc de ces défauts. Y compris les plus séduisantes.
Une quatrième limite mérite d'être notée : la durée se mesure à partir d'une date de début, et cette date est floue pour la plupart des couples non mariés. Le jour de la rencontre, celui de l'exclusivité, celui de l'emménagement peuvent être séparés de plusieurs années.
La recherche anglo-saxonne emploie un second terme, la stabilité, qui désigne autre chose : la probabilité qu'une union se poursuive, indépendamment du temps déjà écoulé.
La nuance a son intérêt. Un couple de deux ans peut être plus stable qu'un couple de vingt ans, si le premier est solidement accordé et le second maintenu par l'inertie.
C'est aussi la mesure qui a le plus intéressé les chercheurs, parce qu'elle se prête à la prédiction. Karney et Bradbury en recensaient déjà les usages en 1995 dans une revue de 115 études longitudinales publiée dans Psychological Bulletin.
Elle a un défaut symétrique de celui de la durée : elle ne dit rien de ce que les gens vivent. Une union très stable peut être une union dont personne ne sort, ce qui n'est pas la même chose qu'une union que personne ne veut quitter. La nuance est mince à l'écrit et considérable à vivre.
Troisième mesure, la seule qui corresponde à ce que les gens veulent réellement savoir : est-ce que ça va bien.
Elle se recueille par questionnaire, ce qui la rend fragile et précieuse à la fois. Fragile, parce qu'une déclaration reste une déclaration. Précieuse, parce que rien d'autre ne capte cette dimension.
C'est sur elle que porte le résultat le plus intéressant des travaux récents. Karney et Bradbury établissent en 2020 qu'entre 60 et 90 % des couples qui commencent heureux le restent longtemps, ce qui contredit le récit de l'érosion inévitable.
Ils relèvent aussi que les couples à revenus modestes affichent une satisfaction moins stable dans le temps, à niveau moyen équivalent. La variabilité, pas le niveau.
Cette précision est capitale et presque toujours perdue dans les résumés. Ce n'est pas que ces couples s'aiment moins. C'est que leur satisfaction encaisse plus de secousses.
Une fois les trois mesures séparées, on voit apparaître des cas que le langage courant ne sait pas nommer.
Le couple long et insatisfait. Il compte comme une réussite dans toutes les statistiques de durée, et personne ne le tient pour tel.
Le couple bref et heureux. Il compte comme un échec, alors qu'il s'est peut-être terminé parce que deux personnes voulaient des vies différentes et l'ont reconnu à temps.
Le couple stable par contrainte. Logement commun, enfants, situation financière : les travaux de l'Ined sur la France montrent que ces éléments pèsent lourd sur ce qui se produit après une séparation, et l'on peut supposer qu'ils pèsent aussi sur la décision elle-même.
Le couple heureux mais fragile, enfin, dont la satisfaction dépend entièrement de conditions extérieures qui peuvent basculer.
Aucun de ces quatre cas n'est plus estimable que les autres, et ce Journal n'a pas à en juger. Mais aucune conversation sérieuse n'est possible tant qu'on les range sous le même mot.
Confondre les trois coûte deux choses, et elles se retrouvent partout.
Elle transforme la durée en critère de réussite, ce qui conduit à féliciter des couples qui ne vont pas bien et à traiter comme des échecs des séparations lucides.
On peut ajouter un cinquième cas, plus rare et instructif : le couple qui se sépare puis se reforme. Il apparaît deux fois dans les statistiques de rupture et une seule dans celles de durée, ce qui est une manière élégante de fausser les deux.
Elle rend ininterprétable la moitié des chiffres qui circulent. Quand une étude annonce que tel facteur favorise les couples qui durent, il faut toujours demander laquelle des trois mesures elle utilise, car les réponses ne se recoupent pas.
La suite de ce sujet distingue donc systématiquement ce qui relève du comptage et ce qui relève du vécu. On peut alors regarder combien de couples tiennent, et combien de temps sans confondre les deux questions. Et l'on retrouve ici la distinction déjà rencontrée entre ce qu'on déclare et ce qui décide vraiment.
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