
Les chiffres français sur la durée des couples sont abondants et mal cités. Ce que chacun mesure exactement, pourquoi le fameux 44 % n'est pas ce qu'on croit, et l'écart considérable entre les divorces et les séparations réelles.
Sur ce sujet, quatre nombres circulent en permanence, souvent dans la même phrase, alors qu'ils portent sur des populations différentes.
123 500 divorces prononcés en France en 2014, selon l'Insee.
44 % des mariages d'une année qui se termineraient par un divorce, si les conditions de 2014 se maintenaient.
420 000 couples qui se séparent chaque année en France, toutes formes d'union confondues, selon l'Ined.
1,6 divorce pour mille habitants dans l'Union européenne en 2024, selon Eurostat.
Aucun de ces quatre chiffres n'est faux. Chacun est exact dans son périmètre, et c'est ce qui rend le mélange si facile.
Le premier compte des actes. Le deuxième est une projection. Le troisième compte des ruptures réelles. Le quatrième rapporte à la population totale. Les mélanger produit à peu près n'importe quoi. C'est pourtant l'exercice auquel se livrent la plupart des articles sur le sujet, y compris quand ils citent correctement chacune de leurs sources.
C'est le chiffre le plus repris, et le plus mal cité.
Il ne signifie pas que 44 % des couples mariés aujourd'hui divorceront. Il signifie que si les comportements observés en 2014 restaient identiques pendant toute la vie des couples mariés cette année-là, 44 % d'entre eux finiraient par divorcer.
C'est ce qu'on appelle un indicateur conjoncturel. Il projette une année sur une vie entière, exercice utile et parfaitement hypothétique.
Or les comportements ne restent jamais identiques. Le nombre de divorces a beaucoup bougé sur la période récente : 155 253 en 2005, année de pic, 133 909 en 2010, 123 500 en 2014, soit un recul de 8 % sur les seules années 2010 à 2014.
Une projection fondée sur une année de recul donne un résultat différent d'une projection fondée sur une année de hausse. Le 44 % est un instantané, pas un destin.
Le même type d'indicateur existe pour la natalité et pour l'espérance de vie, et personne ne s'en émeut : chacun comprend qu'une espérance de vie à la naissance ne prédit pas la longévité d'un nouveau-né. Le chiffre du divorce, lui, est lu comme une prophétie, sans doute parce qu'il touche à quelque chose que chacun rapporte à sa propre situation.
Voici l'information la plus utile de tout ce sujet, et celle qu'on ne voit presque jamais.
L'Ined, à partir de l'enquête Épic, établit qu'environ 420 000 couples se séparent chaque année en France, toutes formes d'union confondues. L'Insee comptait 123 500 divorces en 2014.
Le divorce ne représente qu'une fraction des séparations françaises, et c'est pourtant le seul chiffre qui circule.
La raison est simple : une séparation de couple non marié ne produit aucun acte. Pas de jugement, pas d'enregistrement, aucune trace statistique directe. Ces ruptures n'existent que dans les enquêtes déclaratives.
Conséquence pratique : toute affirmation sur la fragilité des couples fondée sur les seuls divorces raisonne sur une minorité, et sur une minorité particulière, puisque les gens qui se marient ne sont pas un échantillon au hasard des gens en couple.
Eurostat montre que le taux européen a doublé depuis 1964, de 0,8 à 1,6 pour mille, avec un pic en 2006 à 2,1 et un léger recul depuis.
En France, même mouvement. Il serait tentant d'y lire des couples plus solides.
L'explication la plus probable est ailleurs, et elle est purement mécanique.
On se marie moins. On se marie plus tard. On se marie après avoir vécu ensemble plusieurs années. Les unions les plus fragiles se défont donc avant le mariage, et ne produisent aucun divorce.
Le mariage est devenu une étape tardive, franchie par des couples déjà éprouvés par la vie commune. Le divorce recule parce que la sélection s'est déplacée en amont, pas parce que les couples ont changé de nature.
Aucune série française ne suit dans le temps la durée des unions non mariées avec la régularité dont bénéficient les divorces. C'est l'angle mort principal du sujet, et il porte sur la majorité des couples.
Cette lacune n'est pas une négligence. Compter les divorces suppose seulement de lire des registres ; compter les séparations suppose d'interroger des gens, à intervalles réguliers, sur des années. Le coût n'est pas le même, et les moyens vont au premier.
Deux autres manquent également. On ne dispose d'aucune mesure française régulière de la satisfaction conjugale, alors que c'est la seule chose qui intéresse les intéressés. Et rien ne distingue, dans les séparations comptées, celles qui sont vécues comme un échec de celles qui sont vécues comme une décision.
Terminons par le chiffre le plus réconfortant du dossier, et le moins cité. Karney et Bradbury établissent en 2020 qu'entre 60 et 90 % des couples qui commencent heureux le restent pendant de longues périodes.
La conversation publique retient les 44 % de divorces et ignore ce résultat. C'est un choix éditorial collectif, pas une donnée, et il façonne durablement ce que chacun croit savoir sur la durée des couples. Les deux chiffres décrivent d'ailleurs des choses différentes : l'un compte des actes juridiques, l'autre mesure ce que des gens déclarent ressentir, distinction sur laquelle repose tout le vocabulaire de ce sujet, et qu'on retrouve à chaque fois que l'on confond un chiffre de sentiment et un chiffre d'usage.
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