
Le taux de divorce varie du simple au triple en Europe, et il a doublé depuis 1964. Ces écarts mesurent d'abord l'accès au divorce et la place du mariage, pas la solidité des couples, et le cas français illustre bien la nuance.
Eurostat suit le taux brut de divortialité, c'est-à-dire le nombre de divorces rapporté à mille habitants. Sur les données 2024, l'écart entre les extrêmes européens est considérable.
Trois fois plus de divorces à Riga qu'à La Valette, rapportés à la population. L'écart est du même ordre que celui qui sépare, sur d'autres indicateurs, des pays qu'on n'aurait aucune raison de comparer directement. Il serait tentant d'en conclure quelque chose sur la qualité des couples lettons ou maltais.
Ce serait une erreur de lecture, et elle est très répandue, y compris dans la presse sérieuse.
Un taux de divorce mesure d'abord le nombre de gens mariés et la facilité de rompre, pas la solidité des couples.
Le calcul rapporte les divorces à la population totale, pas aux couples mariés. Un pays où l'on se marie peu affichera donc mécaniquement peu de divorces, quelle que soit la stabilité de ses unions.
Le cas maltais l'illustre bien, et il devrait figurer dans toute discussion du sujet. Le divorce n'y a été légalisé qu'en 2011, après référendum. Un taux de 0,9 y raconte une histoire juridique récente autant qu'une histoire conjugale.
Quatre éléments faussent la comparaison directe, et aucun n'a de rapport avec la solidité des couples.
La part des unions non mariées, d'abord. Là où la cohabitation domine, les séparations existent mais ne produisent aucun acte, donc aucune statistique.
La longueur des procédures, ensuite. Une réforme qui accélère les divorces gonfle le compteur d'une année sans que rien n'ait changé dans les couples.
Le coût, enfin. Là où divorcer suppose des frais importants, une partie des séparations reste sans traduction administrative.
Un cinquième biais mérite d'être signalé, plus technique et tout aussi décisif : la structure par âge de la population. Un pays vieillissant compte proportionnellement plus de couples anciens, statistiquement moins exposés au divorce, et affichera donc un taux plus bas sans que les jeunes couples y soient plus solides qu'ailleurs. Le mot brut, dans l'expression taux brut de divortialité, signale précisément qu'aucune de ces corrections n'a été apportée.
La série longue est plus parlante que la comparaison entre pays, parce qu'elle suit une même population.
Eurostat établit que le taux de divortialité européen a essentiellement doublé, passant de 0,8 pour mille en 1964 à 1,6 en 2024. Il a culminé en 2006, à 2,1, et recule légèrement depuis.
Ce point de retournement mérite attention. Depuis vingt ans, le divorce recule en Europe. On aurait tort d'y voir des couples soudain plus solides.
L'explication la plus probable est ailleurs : on se marie moins, plus tard, et après avoir vécu ensemble. Les unions les plus fragiles se défont désormais avant le mariage, donc sans divorce.
Le mariage est ainsi devenu une étape tardive, franchie par des couples déjà éprouvés. Le taux de divorce baisse parce que la sélection s'est déplacée en amont.
La même mécanique explique pourquoi les pays où l'on se marie encore tôt et massivement affichent des taux plus élevés. Ils ne comptent pas des couples plus fragiles : ils comptent des couples que d'autres pays n'auraient jamais mariés.
La France offre un exemple utile parce qu'elle se situe presque exactement sur la moyenne.
L'Insee relevait 1,9 divorce pour mille habitants en 2013, soit le niveau moyen de l'Union à l'époque. Et 123 500 divorces prononcés en 2014, contre 155 253 en 2005, année de pic, soit un recul de 8 % sur les seules années 2010 à 2014.
Le même mouvement s'y observe donc : moins de divorces, et une moyenne européenne banale.
Mais la France a une caractéristique qui rend ce chiffre trompeur. Les unions non mariées y sont nombreuses et durables, et leurs ruptures échappent au comptage.
L'Ined donne l'ordre de grandeur réel : environ 420 000 couples se séparent chaque année en France, toutes formes d'union confondues. À comparer aux 123 500 divorces. Le divorce ne représente qu'une fraction des séparations françaises.
Cette précision devrait accompagner tout usage du taux de divortialité dans le débat public. Elle l'accompagne rarement.
Un taux élevé ne signale pas des couples fragiles. Il signale souvent une population où le mariage reste répandu et où le divorce est accessible.
Un taux faible ne signale pas des couples solides. Il peut signaler des unions maintenues faute d'alternative, un mariage devenu rare, ou des séparations invisibles parce que non mariées.
Un troisième réflexe mérite d'être écarté : celui qui consiste à comparer deux pays sur une seule année. Une réforme de procédure, un rattrapage après une période de fermeture des tribunaux, un changement de règle fiscale suffisent à déplacer un taux national de plusieurs dixièmes sans qu'aucun couple ait changé d'avis.
Reste un enseignement solide, valable partout, et il vaut mieux le formuler explicitement. Ce que ces séries mesurent, ce sont des actes juridiques, et les actes juridiques suivent le droit et les mœurs autant que les sentiments. Pour savoir ce qui se passe dans les couples, il faut d'autres instruments, ce qui pose la question de ce que la recherche a effectivement établi et rappelle combien la géographie pèse déjà sur les décisions les plus concrètes.
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