
Neuf couples sur dix mettent tout en commun en Espagne, un peu plus d'un sur deux en Finlande. La France se tient entre les deux, avec une particularité : elle cumule un taux de mise en commun élevé et l'un des taux de séparation les plus forts d'Europe.

Le compte commun n'a pas du tout le même poids selon les pays d'Europe. Sophie Ponthieux établit pour l'Insee que la part des couples mettant la totalité de leurs revenus en commun s'étend de 53 % en Finlande à environ 90 % en Espagne, au Portugal et en Pologne.
Ce résultat vient d'une comparaison européenne solide, fondée sur une enquête harmonisée couvrant quinze pays. La plupart d'entre eux se situent entre 70 et 75 %.
Trente-sept points séparent les deux extrêmes. Pour un geste bancaire aussi banal que l'ouverture d'un compte à deux noms, l'écart est considérable. Ce n'est pas un détail de méthode. La question posée est la même partout : savoir si les revenus du ménage sont entièrement mis en commun.
Et l'écart ne suit aucune des lignes qu'on attendrait.
La carte européenne du compte commun ne suit ni la richesse des pays, ni leur droit, mais l'idée qu'ils se font du ménage.
Le cas français mérite d'être regardé pour lui-même. Il tient ensemble deux traits qu'on croirait incompatibles.
D'un côté, 63 % des couples mettent tout en commun. C'est en dessous de la moyenne européenne, mais cela reste une majorité nette.
De l'autre, la France figure parmi les pays où la séparation complète des revenus est la plus répandue, aux côtés de l'Autriche.
Ces deux faits ne se contredisent pas. Ils décrivent un pays coupé en deux modèles bien installés, plutôt qu'un pays où dominerait un usage unique. Une tradition de caisse commune y côtoie une pratique très développée de l'autonomie financière. Aucune des deux ne s'impose.
Cette configuration a une conséquence pratique. Deux Français qui se mettent en couple ont une chance réelle d'arriver avec deux conceptions différentes du couple, chacune parfaitement ordinaire dans son milieu.
Le désaccord n'oppose pas un usage à une bizarrerie. Il oppose deux normes qui coexistent dans le même pays.
On chercherait volontiers l'explication du côté du droit. Elle ne s'y trouve pas.
Le régime légal français, la communauté réduite aux acquêts, considère comme communs les revenus perçus pendant le mariage. Sur le papier, un pays au régime légal communautaire devrait donc afficher une mise en commun très élevée.
On observe l'inverse. La France reste en dessous de pays dont le droit n'est pas plus communautaire que le sien.
Le droit fixe un cadre par défaut. Il ne détermine pas la façon dont les gens organisent leur mois.
Les Espagnols et les Portugais approchent les 90 % de mise en commun. Ils ne vivent pas sous un droit plus fusionnel que le nôtre : ils vivent avec une autre idée de ce qu'est un ménage. Entre le régime matrimonial et le compte bancaire s'étend tout un espace d'usages que la loi ne remplit pas.
Trois facteurs reviennent dans la lecture des écarts entre pays. Aucun n'est juridique.
Ces trois facteurs vont dans le même sens. La mise en commun recule là où chacun peut vivre seul. Et cette possibilité est très inégalement répartie sur le continent.
Un quatrième élément, plus difficile à mesurer, s'y ajoute. Dans les pays où la protection sociale est individuelle plutôt que familiale, le ménage cesse d'être l'unité de référence, pour les droits comme pour les impôts. Les gens s'organisent alors comme l'État les compte : séparément.
À l'inverse, là où la fiscalité et les prestations raisonnent par foyer, la caisse commune reste le prolongement naturel d'un cadre administratif déjà commun.
Trois précautions, car ce terrain se prête aux raccourcis.
Un taux élevé de mise en commun ne mesure pas la qualité des couples. Rien n'établit que les pays où l'argent se partage le plus soient ceux où l'on se sépare le moins : les travaux disponibles ne permettent aucune conclusion de ce type.
Un taux élevé ne mesure pas davantage la stabilité des unions. Rien dans ces travaux ne permet d'établir un lien entre la mise en commun et la fréquence des divorces.
Un taux élevé ne mesure pas non plus l'égalité. Une caisse commune peut parfaitement recouvrir une situation où l'un décide de tout. Ponthieux relève que l'autonomie de dépense déclarée est plus forte, pour les femmes comme pour les hommes, quand la mise en commun est au moins partielle plutôt que totale.
Reste l'enseignement principal. Le même produit bancaire existe dans quinze pays, et il y raconte quinze histoires différentes.
La question redevient donc celle de ce que le choix des comptes révèle. Elle rejoint aussi les écarts que la géographie impose déjà aux critères.
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