
Le recensement dessine une courbe en U : vivre seul est fréquent chez les jeunes adultes, rare au milieu de la vie, très fréquent après quatre-vingts ans. Portrait détaillé, avec l'écart entre femmes et hommes et ce qui l'explique.
La répartition par âge dément le récit d'une génération qui se replierait progressivement.
Vivre seul est fréquent au sortir de l'adolescence, devient rare au milieu de la vie, puis redevient très fréquent après soixante-quinze ans.
Vivre seul dessine une courbe en U, et les deux extrémités n'ont presque rien en commun.
Entre 20 et 24 ans, le recensement de 2023 relève 22,5 % de personnes vivant seules. La proportion chute ensuite pendant les décennies d'installation, puis remonte fortement.
Chez les 65-79 ans, elle atteint 36,1 % pour les femmes et 21,4 % pour les hommes. Après 80 ans, 61,3 % des femmes et 27,8 % des hommes vivent seuls.
Le premier groupe occupe une position transitoire, et c'est ce qui le distingue radicalement du second.
Vivre seul y résulte d'une séquence connue : quitter le domicile parental, faire des études, prendre un premier emploi, et ne pas encore s'installer avec quelqu'un.
Le studio étudiant et le premier appartement produisent mécaniquement des ménages d'une personne. Ces situations durent quelques années et se dénouent d'elles-mêmes.
Un détail du recensement mérite d'être signalé. Entre 20 et 24 ans, la proportion est légèrement plus élevée chez les femmes que chez les hommes, ce qui inverse la tendance observée aux âges suivants.
L'explication tient aux calendriers. Les femmes quittent le domicile parental plus tôt en moyenne, et se mettent en couple plus tôt, ce qui produit ce croisement.
Les villes universitaires en portent la trace dans leurs statistiques territoriales. La Côte-d'Or et le Puy-de-Dôme figurent parmi les départements où la part de personnes seules de moins de vingt-cinq ans est la plus élevée.
Une réserve s'impose sur ce groupe. Le recensement enregistre un logement, et beaucoup de ces jeunes adultes conservent une double résidence, entre le studio et la chambre restée chez leurs parents. Le chiffre est exact et la situation qu'il décrit est plus floue qu'il n'y paraît.
Le second groupe occupe une position durable, et il est numériquement le plus important.
Après 80 ans, plus de six femmes sur dix vivent seules contre moins de trois hommes sur dix. Cet écart de plus de trente points est le plus spectaculaire de toute la série.
Deux mécanismes le produisent, et aucun ne relève d'un choix.
Le premier est l'espérance de vie, plus élevée chez les femmes. Le second est l'écart d'âge dans les couples, les femmes étant en moyenne un peu plus jeunes que leur conjoint.
Une femme de quatre-vingt-cinq ans a donc statistiquement plus de chances d'avoir survécu à son conjoint que l'inverse.
Les projections indiquent que ce groupe portera l'essentiel de la croissance à venir : sur les 3,4 millions de ménages d'une personne supplémentaires attendus d'ici 2050, 2,1 millions concerneront des personnes de 60 ans et plus, soit 64 % du total.
Entre les deux extrémités se trouve un groupe rarement décrit, et c'est celui qui intéresse le plus une réflexion sur la rencontre.
Ce sont les personnes de 30 à 60 ans vivant seules, après une séparation, entre deux relations, ou de manière durable.
Paris en offre l'exemple le plus net. La capitale compte 51 % de ménages d'une seule personne, la proportion la plus élevée de France, et l'Insee précise qu'il s'agit surtout de personnes de 25 à 64 ans.
Ce groupe échappe aux deux récits disponibles. Il n'est ni dans une étape de jeunesse ni dans une situation liée au veuvage.
L'étude Solitudes apporte sur lui une donnée notable : 35 % des personnes de 25 à 39 ans en emploi déclarent se sentir souvent seules, contre 16 % des 60-69 ans.
Ce résultat contredit l'intuition qui associe la solitude au grand âge. Le sentiment se déclare davantage au milieu de la vie active, là où l'on vit pourtant le moins seul.
Deux explications circulent, et les données publiques ne permettent pas de trancher entre elles. Les personnes plus âgées déclarent peut-être moins volontiers ce sentiment ; ou les attentes en matière de vie sociale sont plus élevées au milieu de la vie, ce qui rend l'écart plus douloureux.
Le mot solitude recouvre en tout cas deux choses différentes selon l'âge auquel on le prononce, ce qui complique toute comparaison entre générations.
Reste à en tirer les conséquences, en restant strictement descriptif.
Les commentaires sur le nombre de personnes seules mélangent trois populations distinctes : des étudiants, des adultes en pleine vie active, et des personnes très âgées.
Confondre les trois conduit à des raisonnements sans valeur, qu'il s'agisse de politique du logement, de vie sociale ou de rencontre.
La seule population comparable d'un pays à l'autre et d'une décennie à l'autre est celle du milieu de vie, et c'est la moins documentée des trois.
Une précaution finale s'impose. Ce portrait décrit des proportions à une date, et non des trajectoires individuelles : les personnes qui composent chaque tranche d'âge changent en permanence.
Rien n'indique par exemple que les jeunes adultes d'aujourd'hui suivront le parcours de la génération précédente au même âge, et rien n'indique le contraire non plus.
Ce défaut de mesure se retrouve ailleurs dans le Journal, notamment dans ce que les enquêtes ne captent pas des critères déclarés et dans les variables que les statistiques de rupture ratent.
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