
Certains lieux produisent beaucoup de couples et d'autres presque aucun, sans que la densité de population l'explique. Quatre propriétés distinguent les uns des autres, et elles permettent de comprendre pourquoi le bal fonctionnait si bien.
Certains endroits produisent énormément de couples et d'autres presque aucun, alors que les deux rassemblent des milliers de personnes.
Une rame de métro parisienne transporte plus de monde en une heure qu'un bal de village n'en réunissait en une soirée. Elle ne produit pratiquement aucune rencontre durable.
La densité de population n'explique donc rien à elle seule. Ce qui compte est ailleurs.
Un lieu produit des rencontres quand il permet de revoir les mêmes personnes sans avoir à le décider.
Quatre caractéristiques distinguent les lieux productifs des autres, et elles se combinent.
La répétition. Revoir les mêmes personnes à intervalles réguliers permet de passer de la reconnaissance à la conversation sans que rien n'ait à être engagé.
La durée d'exposition. Une année universitaire dure neuf mois, un emploi plusieurs années. Ce temps produit de l'information sur les gens, gratuitement et sans qu'on la demande.
La présence de témoins. Un groupe qui connaît les deux personnes fournit un contexte, des recommandations implicites et une forme de garantie.
Le prétexte. Un lieu qui donne une raison d'être là autre que la rencontre permet d'aborder quelqu'un sans que la démarche engage quoi que ce soit.
Ces quatre propriétés fonctionnent ensemble. Un lieu qui n'en possède qu'une seule ne produit presque rien, ce que la rame de métro illustre parfaitement.
Le mot hasard décrit en réalité la troisième et la quatrième. Ce qu'on appelle une rencontre fortuite suppose presque toujours un prétexte disponible et des témoins pour la rendre possible.
Aucune de ces quatre propriétés ne concerne les personnes elles-mêmes. Elles décrivent uniquement le dispositif, et deux personnes identiques placées dans deux lieux différents n'auront pas la même probabilité de se parler.
Le bal de village possédait les quatre propriétés simultanément, ce qui explique sa productivité exceptionnelle.
Il se répétait à dates fixes dans l'année. Il durait une soirée entière, ce qui laisse le temps d'observer. Il réunissait des gens qui se connaissaient tous. Et il fournissait un prétexte parfait, puisque l'on venait danser.
Cette configuration explique les 25 % de rencontres de conjoint qu'il représentait dans les années soixante.
Elle explique aussi pourquoi rien ne l'a remplacé à l'identique. La discothèque, qui lui succède, conserve le prétexte et perd les trois autres propriétés.
L'entrée y est payante, la clientèle change, personne ne connaît personne, et l'on n'y revient pas nécessairement. Sa part se stabilise autour de 11 % puis décline.
Le déclin des deux dispositifs se lit dans une seule série : les rencontres lors d'événements festifs passent de 29 % dans les années soixante et soixante-dix à 9 % aujourd'hui.
Les lieux qui dominent aujourd'hui possèdent les deux premières propriétés à un degré inégalé et manquent souvent des deux autres.
Les études supérieures représentent désormais 20 % des rencontres de conjoint, contre 10 % dans les années soixante. Le travail en représente environ 10 %.
Ces lieux offrent une répétition quotidienne et une durée qui se compte en années. Aucun dispositif festif n'a jamais approché ce niveau.
Ils fournissent en revanche un prétexte ambigu. Aborder quelqu'un sur son lieu de travail engage bien davantage qu'une invitation à danser, puisqu'on se reverra le lendemain quoi qu'il arrive.
Les témoins y sont présents, mais ce sont des collègues ou des camarades, ce qui transforme leur regard en contrainte autant qu'en garantie.
Cette ambiguïté explique une différence de calendrier bien documentée entre les études et le travail. Les rencontres pendant les études restent nettement plus nombreuses, alors que la durée d'exposition y est plus courte.
Un campus autorise l'approche sans conséquence professionnelle, une entreprise beaucoup moins. Le prétexte, quatrième propriété, fait ici toute la différence.
Bozon et Héran classaient ces espaces parmi les lieux réservés, et leur trait décisif reste la sélection à l'entrée. Ils offrent une observation prolongée d'un très petit nombre de personnes très semblables.
Reste à passer les services en ligne au même filtre, ce qui donne un résultat asymétrique.
Ils fournissent un prétexte parfait, et c'est leur apport principal. Personne n'a besoin d'inventer une raison d'aborder quelqu'un, puisque tout le monde est là pour la même chose.
Ils fournissent aussi une population large, ce qu'aucun lieu physique ne permet à cette échelle.
Ils ne fournissent ni répétition ni durée d'exposition. Une conversation s'ouvre et se ferme sans que rien n'oblige à se revoir, ce qui explique la fréquence des échanges qui s'éteignent.
Ils ne fournissent aucun témoin. Aucun tiers ne connaît les deux personnes, personne n'engage sa réputation, et l'information disponible se limite à ce que chacun déclare de lui-même.
Deux propriétés sur quatre, donc, et ce sont exactement celles qui produisent le contact plutôt que la connaissance.
Cette lecture n'est pas un reproche adressé à ces dispositifs, qui n'ont jamais promis d'assurer les deux autres. Elle explique en revanche pourquoi ils règlent parfaitement un problème d'accès et pas du tout un problème d'information.
Elle éclaire aussi une comparaison souvent faite à tort. Reprocher à une application de ne pas produire ce que produisait un bal revient à lui demander une répétition et des témoins qu'elle n'a jamais eu les moyens de fournir.
La question intéressante porte donc ailleurs : sur ce qui pourrait fournir les deux propriétés manquantes, et sur ce que cela supposerait. C'est ce que montrent la lassitude qui s'installe à l'usage et ce que les critères déclarés ne mesurent pas.
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